N'hésitez pas à laisser vos propres mots, votre voix, des "soufflantes" extraordinaires... une trace... un signe... votre chemin de lecture...
Alex O.
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Elle devait mourir ce jour là, dans son salon, pas très loin de sa famille… Mais elle ne partait pas sans dire au revoir.
Lorsque sa belle-mère, une petite femme frêle et dépressive, l’a trouvée au milieu du salon, elle soufflait encore son au revoir.
Lorsque son mari l’a portée sur leur lit, dans la chambre étroite, elle soufflait toujours bruyamment, et il a pensé qu’elle dormait.
Quelques minutes longues et irréversibles durant lesquelles ils l’ont observée, peu à peu inquiets. Et puis elle a semblé plus pâle, moins vivante. Son mari a pris son poignet droit entre ses doigts sans sentir ce petit battement ténu qui rassure habituellement sur l’éternité de ceux qu’on aime. C’est a ce moment qu’il nous a finalement appelés, acceptant enfin d’envisager le pire.
Nous c’est le centre 15, une équipe d’Aide Médicale Urgente. Tous habillés de blancs et près à tout pour faire reculer le pire, justement… sur le qui-vive et prompts à prendre la route à bord de nos machines.
Au téléphone, il nous a fait part de ses craintes grandissantes, l’angoisse ne le submergeait pas encore, il avait foi en la volonté de vivre de sa femme, en l’évidence de l’immortalité de son bonheur, il avait foi, au besoin, en nous et en notre toute puissance !
Nous sommes venus par la route, aussi vite que possible et plus encore. Dix minutes interminables… interminables pour lui qui attendait les secours et interminables pour nous qui imaginions le pire et nous y préparions. Dans le véhicule lancé à 180 Kilomètres heure sur la voie rapide je distribuais les rôles et le matériel puis je laissais chacun à ses pensées et à son stress.
Les pompiers étaient déjà à l’œuvre lorsque nous sommes entrés dans la chambre.
Elle, elle dormait tranquillement étendue, là où on l’avait posée, sur le sol, soumise à tout les traitements que nous nous préparions à lui faire subir. Le SAMU était là et tout allait à présent bien se passer…
Elle était pâle et j’aurais tant voulu lui apporter de la couleur… elle était inerte et j’aurais tant voulu lui rendre le mouvement qui avait fait sa grâce, avait charmé l’homme de sa vie… ses yeux étaient éteints et nous tentions de les rallumer.
Nous sommes des chasseurs d’Ankou, des allumeurs de regards éteints, des chevaliers de l’impossible modernité. Nous croyons en nous et le reste du monde nous espère lorsque frappe la faucheuse. Notre force est notre courte mémoire et notre foi indéboulonnable en notre technique. Si nous avions de la mémoire, nous ne commencerions même pas la réanimation dans la plupart des histoires dans lesquelles nous nous introduisons le temps d’un drame irréparable. La perte brutale et inattendue d’un être indispensable, de l’essence de nos jours. La perte de cela même dont nous sommes persuadés ne pas pouvoir nous passer, l’absolue nécessité orpheline à tout jamais, l’abandon total, l’inacceptable.
Et puis nous passons, le temps d’un espoir. Tous sont pendus à nos gestes, à notre ésotérique rituel réanimatoire. Ils ne comprennent pas nos gestes, la famille, les non initiés dont le bonheur est entre nos mains expertes, mais seulement qu’ils sont importants, qu’il ne faut pas les déranger, que tout se joue, tout peut basculer d’un côté ou de l’autre, du moins ils l’espèrent en secret.
Nous, nous engageons la réanimation, nous savons déjà que les chances sont infimes de voir reparaître la vie dans ce corps abandonné. Mais nous jouons notre rôle, écrit de longue date et qu’il serait indécent de ne pas jouer. Vous vous rendez compte, Madame Pétard, ils n’ont même pas tenter quoi que ce soit pour le sauver…
La part de nous qui leur ressemble tant espère aussi et nous redoublons d’empressement à disputer cette âme à la faucheuse… mais il faudra se rendre à l’évidence et faire enfin ce pour quoi nous sommes aussi venus, aller parler à la famille, l’homme ou la femme aimé, les enfants désespérés, et leur dire combien nous sommes désolés, leur annoncer qu’ils ont perdu définitivement celui ou celle qui est couché là, qu’elle ne reviendra pas, qu’elle ne leur parlera plus, qu’elle ne les prendra plus dans ses bras… leur annoncer ce qu’ils ne veulent pas entendre, entrer encore par effraction dans leur mémoire et les dépouiller enfin de tout espoir…
- il n’y a plus d’espoir docteur ?
- Non. Plus... c'est fini.
Nous sommes des voleurs d’espoir, indispensables pilleurs d’avant la tombe. Et qui osera dire qu’il est facile de regarder pleurer la fraîche rosée du deuil sans la prendre dans ses bras. Et qui osera dire qu’il est facile de prendre dans ses bras un parfait inconnu pour le consoler de l’irréparable. Dépouillés de nos raisons, de nos états, de nos missions, de nos titres… nous marchons vers l’autre à l’appel de sa douleur. Et nous nous souvenons enfin de notre humanité, notre seule raison, notre seul titre, notre seul étendard qui résiste au temps du dernier soupir.
Alex Owl, décembre 2006
C'est là que je rêverai à cette histoire extraordinaire. Celle que racontait nos anciens, l'histoire d'une fête mémorable qui eu lieu dans la lande du pays du Nord.
Ma perception du salon se mélangera peu à peu avec les effluves passés des rondes endiablées de danseurs étranges. Ils tournaient encore et encore sur des musiques fortes et rythmées. Frôlant des murs entiers d'enceintes acoustiques poussées jusqu'à leur seuil de rupture. Des fumées étranges parcouraient les assemblées regroupées dans le froid et l'humidité autour de braseros portés à incandescence.
On dit que ceux qui traversèrent la lande durant ces nuits mémorables, passants imprudents, ne revinrent jamais tout à fait de ce voyage. On les retrouva quelques jours plus tard, errants au milieu des genêts et des ronces, les yeux hagards, perdus pour longtemps dans un dédale qu'ils étaient les seuls à percevoir.
Le curé fut de ceux là, revenant d'une réunion paroissiale dans un hameau voisin. Au moment où, sur le chemin, il entendit les bruits de la fête à travers la vitre ouverte de sa voiture, il était déjà trop tard. Il fut happé et passa trois jours et trois nuits à danser, comme ensorcelé, et au sortir de ce kan ha diskan infernal, il ne retrouva plus jamais vraiment la raison. Il resta au village, on lui fit une place à la MAPA, bien avant l'âge de la retraite. Certains disent, à travers le pays, qu'on peut le voir les soirs de brume tourner autour de l'église et du monument aux morts, en d'incessants cercles rythmés par une folle gavotte, qu'il fredonne dans sa barbe...
Quoiqu'il en soit, à l'époque, au matin de la troisième nuit, le silence se fit enfin et la rumeur courut à travers le pays que le diable avait quitté la lande du Nord. Les volets s'ouvrirent de nouveau puis les portes des maisons. C'était un matin ensoleillé, le ciel semblait lavé comme après une tempête.
Tristan Leguennec, à genoux au milieu de son pré de la lande basse, la tête dans les mains, pleurait. Et si vous vous étiez approché à cet instant, vous auriez pu l'entendre gémir après ses terres dévastées, ses champs tristement labourés, piétinés, qui ne donneraient plus avant deux ou trois ans. Il était endetté du mois d'août jusqu'au mois d'août et cette fois tout était joué, il ne pourrait pas payer ses traites. Sa ferme serait vendue et lui et sa famille se retrouveraient à la rue. Tout ce travail qu'il avait accompli depuis des années avait été anéanti en trois jours et trois nuits.
Autour de lui, la terre mise à nue s'étendait à perte de vue. De là où avait eu lieu « l'événement » comme tous l'appelleraient plus tard, avait disparu toute trace de végétation. Seule restait la terre brune, détrempée, plantée en rangs serrés de canettes de bière vides, de mégots, de téléphones portables perdus, dont certains sonnaient encore par intermittence, de chaussures abandonnées dans l'épaisseur de la boue, de papiers gras et de vêtements orphelins.
Une seule certitude subsistait après les événements, on ne reverrait pas pousser avant longtemps dans cette terre là, le moindre épi de blé ou de maïs.
Et pendant que Tristan pleurait sur ses récoltes perdues et ses champs, une jeune femme s'approcha de lui, tandis qu'un homme visiblement plus âgé restait en retrait, une caméra à l'épaule.
Elle était vêtue de manière étrange, d'un imperméable noir, d'un chapeau couleur d'automne et de bottes de caoutchouc. Une sorte de marin au féminin, égarée au milieu d'un océan de boue venait accoster Tristan Leguennec. Lui était occupé à dégager un mulot prisonnier sous une canette de bière encore à moitié pleine tout en reniflant et en ravalant ses larmes amères, il ne la vit pas approcher et sursauta lorsqu'elle lui adressa la parole.
– Bonjour Monsieur Leguennec, on m'a dit que je vous trouverais ici.
Elle lui tendit la main.
– Je suis Morgane Lafée, animatrice à la télévision, je sais ce qui vous est arrivé et plus encore, je sais ce qui a dévasté vos terres de la Lande Basse et de la lande du Nord.
– Vous savez, vous savez... il faudrait que vous soyez plus qu'une simple journaliste pour savoir réellement ce qui s'est passé là ces trois derniers jours - Il se mettait presque en colère - Personnes ne sait ce que c'était, mais ça a été terrible et moi, tel que vous me voyez, je suis ruiné, foutu... sa voix s'éteignit peu à peu et il se remit à gémir.
Pendant que l'homme à l'entrée du champ continuait visiblement à filmer, la jeune femme repris :
– J'aimerais vous interviewer Monsieur Leguennec et même, si vous acceptez qu'on vous filme, j'ai peut-être une solution à vous proposer... Mais à une condition...
Tristan regarda l'intrus droit dans les yeux, se releva et lui répondit :
– Quelle solution et à quoi ? Vous ne voyez pas que vous me déranger, laissez moi maintenant.
Et il leur fit signe de s'en aller en leur montrant la route d'un mouvement de la tête.
- Monsieur Leguennec, reprit la jeune femme étrange, je sais que vos champs ont été détruits, je sais que vous êtes ruiné, et je peux vous aider !
– Vous en savez des choses... et comment pourriez vous m'aider ? demanda Tristan intrigué mais méfiant.
– Et bien voilà, ce que je vais vous dire va vous paraître étrange mais il va se passer quelque chose de bizarre demain ici même, une chose qui ne se produit qu'une fois tous les sept cents soixante dix sept ans, le soir de Noël, lorsque au solstice d'hiver, le soleil croise l'équateur en même temps que la comète de Hyakutake... Je sais cela paraît délirant mais les phénomènes de ces trois derniers jours étaient les prémices de ce qui va se passer...
– Quoi donc, qu'est ce qui va se passer, qu'est-ce qui peut bien encore arriver ? Tristan était de plus en plus méfiant et aussi de plus en plus intrigué. On n’allait pas lui faire le coup de la comète comme ça, c'était un peu gros.
– Vous voulez savoir ? dit-elle simplement.
– Bon et alors, qu'est-ce qui est censé se passer demain soir ?
– Vous devez d'abord accepter que nous vous filmions à partir de maintenant et jusqu'à demain minuit, si ce que j'ai à dire vous intéresse. Et aussi accepté de laissé ma chaîne seule détentrice des droits sur ces images. Je vous promets que vous ne le regretterez pas, cela risque même de vous tirer d'affaire.
– Dites toujours, on verra ensuite pour les promesses et les engagements.
– Oui bien sûr, tout le monde la connaît par ici.
– Et bien, tenez vous bien, ce n'est pas seulement une légende. Les menhirs de la lande basse vont bel et bien sortir de leur trou demain à minuit, soir de Noël, pour aller danser au dessus de la rivière. Et au douzième coup de minuit, ils regagneront leur trou. La différence entre la réalité et la légende est que cela n'arrive pas tous les ans à Noël comme on le dit mais seulement une fois tous les 777 ans... et c'est demain soir !
– Attendez, attendez, vous êtes en train de me dire que des grosses pierres vont s'envoler toute seules, aller faire un pas de deux au dessus de la rivière en contrebas, et revenir se poser à leur place pour 777 ans avant de ressentir à nouveau l'envie de danser. Dites, vous me prenez pour un imbécile ? On est en direct ? C'est un gag ?
– Oui, c'est ce que j'essaie de vous dire, et non ce n'est pas un gag ! Je sais que ça paraît... disons surprenant mais nous avons retrouvée les traces écrites des trois derniers voyages des pierres de la lande basse. Et le plus beau c'est que ces manuscrits confirment la légende sur un autre point. Il y aurait bel et bien des richesses cachées sous la plus grosse des pierres et celui qui saurait se glisser dans le trou pendant qu'elle danse pourrait avant le douzième coup de minuit en ressortir plus riche que tout ce qui est imaginable.
– Et ...?
– Ben rien, il faut juste penser à ressortir avant le douzième coup de minuit. Les pierres reviennent, d'après nos sources, très vite à leur place et il ne faudrait pas se laisser prendre car personne ne peut en réchapper une fois dessous.
– Pourquoi vous me dites tout ça à moi ?
– Parce que vous êtes le propriétaire du champ et donc des menhirs, parce que vous êtes désespéré et ruiné, par ce que vous êtes courageux, tout le monde le dit par ici et parce que j'espère bien que vous irez demain soir et pouvoir filmer pour faire un scoop ! C'est assez pour vous ? Alors vous signez ?
– Et s'il ne se passe rien demain soir ?
– Et ben on rentrera chacun chez soi fêter Noël ! Voilà tout !
Tristan était pourtant un homme raisonnable, cartésien. Mais la perspective de sauver son exploitation et sa famille de la ruine, l'idée que la légende puisse être vraie et qu'il soit le gardien de pierres magiques, tout cela commençait à s'embrouiller dans sa tête. Finalement il se prit au jeu, n'ayant plus rien à perdre, il décida d'y aller voir. Il aurait pu y aller seul et laisser là Lafée et son caméraman. Mais ce n'était pas rassurant, en cas de pépin... et embarquer quelqu'un d'autre dans une telle histoire semblait difficile, qui y croirait... enfin bref, il accepta le marché de l'animatrice.
Ils se séparèrent en se donnant rendez-vous le lendemain, 24 décembre au soir, un peu avant minuit. Elle lui fit promettre de n'en parler à personne d'ici là car elle voulait préserver son scoop.
Le lendemain soir, 24 décembre, un peu avant minuit, Tristan était là, debout près des pierres levées de la lande basse. Il vit arriver Morgane Lafée et l'homme à la caméra à l'autre bout du champ. Elle se dirigea vers lui, lui tendit la main et sans le laisser parler enchaîna aussitôt :
– Bon, il va falloir faire vite, c'est dans douze minutes, nous allons attendre derrière le rocher là-bas. Le plus gros menhir, c'est celui là - Elle lui montrait une pierre levée que Tristan connaissait bien - La caméra sera placée là-bas et moi je resterai en arrière. Lorsque les pierres commenceront à s'élever, vous pourrez vous précipiter vers le trou et plonger dedans. Ensuite, à vous de jouer... tout ce que vous ramasserez sera pour vous, nous nous contenterons des images. Vous avez un sac ?
Tristan lui montra le sac de toile qu'il avait à la main.
– Très bien. Nous sommes prêts, tout est en place...
L'homme à la caméra avait rejoint sa position, tous attendaient que la cloche du village sonne le premier coup de minuit. Il faisait un froid sec et piquant, Tristan était de plus en plus inquiet. Il se demandait s'il avait pris la bonne décision, s'il n'allait pas le regretter. De toute manière, les pierres n'allaient certainement pas s'envoler et chacun rentrerait chez soi dans quelques minutes.
Tout cela était décidément ridicule pensait-il lorsque le premier coup de minuit résonna au loin... Il retînt son souffle un quart de seconde, Lafée arborait un sourire énigmatique, elle le regardait... et soudain le sol se mit à trembler d’abord lentement puis de plus en plus vite. Un grondement monta de sous leurs pieds et devant les yeux de Tristan, en cette nuit de Noël, aussi incroyable que cela puisse paraître, une à une, les pierres levées de la lande basse s'élevèrent au dessus du sol en un vol lourd et incertain, comme des oiseaux ankylosés.
Lafée se mit à crier pour couvrir le grondement :
– Maintenant Monsieur Leguennec, maintenant, foncez !
Le regard halluciné, poussé par une force incompréhensible, Tristan se mit à courir, son sac à la main, et se jeta dans le trou laissé par la plus grosse pierre. Le second coup de minuit résonnait déjà à la cloche du village.
A ce moment, il disparut de la vue de Lafée et de l'homme à la caméra. Mais alors qu'ils couraient pour se rapprocher du trou, ils entendirent Tristan hurler. Ils se précipitèrent de plus belle. Et d'en haut, ils virent Tristan Leguennec, assis au milieu de mille pierres précieuses et de monceaux d'or en pépites, brassant toute cette fortune des deux bras, en faisant de grands moulinets et en hurlant de joie.
– Riche, je suis riche !!! Yahooooooo !!
Et pour accompagner ses cris, retentit au loin le troisième coup de minuit...
L'homme à la caméra s'était remis à filmer. Morgane Lafée fit un pas en arrière et dit simplement en direction du trou :
– Vous n'avez pas beaucoup de temps Monsieur Leguennec.
Puis elle se tourna vers l'homme à la caméra qui la fixait de son engin et s'adressa à l'objectif alors que résonnait la cloche pour la quatrième fois dans la nuit et que Tristan ne pouvait entendre ce qu'elle disait :
– Combien de toute cette richesse, notre candidat sera t-il capable d'emporter ? Aura t-il suffisamment de sang froid pour ressortir du trou avant le douzième coup de minuit... sera-t-il le premier de nos candidats à parvenir à sortir du trou avant le retour du menhir ? Cher public, vous êtes sur « TV-incredible », ne changez pas de chaîne, retournons ensemble, si vous le voulez bien, près de notre héros du jour !
Et la cloche lança son cinquième appel à travers la lande.
L'homme à la caméra fit un demi-tour et se remit à filmer Tristan. Celui-ci s'activait énergiquement. Il remplissait à pleines poignées le sac de toile, de tous les trésors qu'il pouvait trouver. Son visage était rouge, il suait à grosses gouttes, respirait rapidement. Rien ne semblait pouvoir le détourner de son travail, il était comme hypnotisé par le reflet des saphirs et des diamants.
Il n'entendit pas le sixième coup de minuit battre la campagne.
Régulièrement il soupesait le sac comme pour s'assurer que tout cela était bien réel, les yeux écarquillés.
On entendit à nouveau Lafée, en voix off :
- Notre candidat semble parfaitement préparé, regarder le soupeser son sac à intervalles réguliers, probablement pour être sûr de pouvoir le porter lorsqu'il faudra sortir du trou en une fraction de seconde. Il semble avoir tout prévu, doté d'une technique éprouvée, il s'apprête peut-être à être notre premier gagnant depuis plus de deux mille ans, en tout cas c'est ce que nous lui souhaitons !
Pour la septième fois, la cloche de l'église se fit entendre. Plus bas, au dessus de la rivière, les pierres levées dansaient à quelques mètres de l'eau, dans un grondement continuel. Elles tournaient, légères à présent, comme emportées par une rafale et soulevant l'eau à leur passage.
Tristan continuait à ramasser les trésors dans lesquels il nageait. Il n'avait qu'à se baisser. C'était si facile, son sac se remplissait à vue d'oeil. Ses mains tremblaient à présent, fébriles, des pierres lui échappaient de temps en temps. Il devait s'y reprendre à plusieurs fois.
L'homme à la caméra ne le lâchait pas. Il suivait ses mouvements en gros plans, observait les pierres précieuses glisser dans ses mains, disparaître dans le sac...
Le grondement des pierres levées, emportées par leur ronde de géants faillit couvrir le huitième coup de minuit lorsqu'il sonna au loin.
La lune se mit de la partie, sortant ronde et pleine de derrière un nuage. Elle ressemblait à un immense projecteur illuminant la scène qui se déroulait dans la lande basse. Morgane Lafée s'éclaircit la voix et reprit :
- C'est une nuit extraordinaire pour tenter de remporter la victoire, ce que fait en ce moment Tristan Leguennec avec beaucoup d'aisance. C'est tout simplement remarquable. Il faut le voir faire des gestes mesurés, précis, pour perdre le moins de temps possible. Quelle maîtrise de soi ! Bravo Tristan et dans quelques instant maintenant le dénouement. Sera t-il notre heureux gagnant ? Vous pouvez encore voter pour ou contre le fait que Tristan ressorte du trou, directement par SMS ou bien par internet, le numéro et l'adresse apparaissent en ce moment sur votre l'écran.
Le neuvième coup de minuit sonna, plus fort que les autres, comme pour marquer le début du dernier quart temps. Mais sans doute était-ce dû à un changement de sens du vent qui portait le son venant du village. Sans tout ce brouhaha ni ce charivari au dessus de la rivière, sans la tension entretenue par Lafée derrière son micro, on aurait pu sentir dans le froid de la nuit, l'odeur d'humus frais monter du fond du trou où se trouvait Tristan.
Il ramassait toujours plus d'émeraudes, de rubis, de pépites d'or. Mais alors qu'il saisissait un gros diamant il vit de drôles d'ossements sur le côté. Il n'y avait pas fait attention jusque là. Il s'arrêta brutalement, fixant les os. Il n'était pas spécialiste mais il n'avait pas besoin d'avoir étudié longuement pour reconnaître un squelette humain.
Sinistre, le dixième coup de minuit résonna au clocher de l'église de son village.
En s'approchant davantage il vit que d'autres ossements s'étalaient à côté des premiers, plusieurs squelettes, pas tous entiers. Certains avaient encore des restes de cheveux sur le crâne, quelques dents... A ce moment, Tristan sembla tiré de sa transe et il entendit la voix de Morgane Lafée, là-haut au dessus de sa tête, hors du trou :
- Il semble, cher public, que notre candidat ait fait la connaissance de ses prédécesseurs et que cela lui fasse perdre ses moyens alors qu'il était si près du but ! Espérons qu’il se reprenne très vite, la fin de la partie est proche.
Le onzième coup de minuit vint se mêler à la voix de Lafée et à la confusion qui régnait dans la tête de Tristan. Il n'avait pas compté mais il était peut-être encore temps. Il saisit le sac de toile gonflé de trésors et voulu s'élancer vers la sortie... mais le sac était bizarrement devenu trop lourd et le retint cloué au fond du trou. Très vite Tristan l'ouvrit et entreprit d'en vider une partie, il avait les mains moites et tremblantes, son coeur battait de plus en plus vite. La peur, glacée, le submergeait.
En même temps que le douzième coup de minuit résonnait, le grondement venant de la rivière devint assourdissant et en une fraction de seconde, avant que Tristan ait pu tenter de s'échapper, acceptant enfin d'abandonner son sac, les pierres levées reprirent leur place. La terre trembla une dernière fois puis le silence retomba sur la lande basse.
Tristan était pris au piège sous le plus gros des menhirs.
Chronique des recouvrances
Alex Owl, janvier 2007
Je voulais être à l'anniversaire de mon fils, ce jour-là, ne pas le manquer, soulager cette culpabilité de ne jamais avoir été présent quand il le fallait, ou peut-être simplement d'avoir manqué chaque jour un peu des moments importants. Je m’étais laissé emporter par la vie, loin de ce qui est beau, de ce qui est léger, de ce qui fait sourire, loin de mes enfants et de Marie. Alors pour ne pas manquer à la parole donnée, ne pas être une fois de plus absent, j’ai seulement accéléré, enfonçant le pied sur la pédale de mon vieux Berlingo.
Tout aurait dû se passer sans problème, j’avais fait la route des milliers de fois. Il faisait presque nuit, je comptais les kilomètres - plus que la moitié… - Les bandes blanches s’étiraient sur le bitume pour ne plus faire qu’une ligne continue. La galerie sifflait au vent. J'allais bientôt passer au dessus de la Rance. Le passage au dessus de la Rance était toujours un moment unique pour moi. Soit qu’il me dise de revenir bientôt soit qu’il m’accueille au retour. Le pont St Hubert me procurait toujours le même sentiment de plénitude, l'impression de m'envoler, le regard plongeant dans les eaux émeraudes et froides de la rivière en contre-bas. Chaque fois, jaugeant la marée d’un regard vers les rochers et la direction du vent par celle que prenait la houle, je me projetais sur mon kayak, au milieu des vagues. Chaque fois le courant me ramenait vers eux, à la maison, là-bas un peu plus loin vers les collines.
J’avais mis la radio, assez fort pour couvrir le bruit du moteur. La voix de Jean LEBRUN était en train de piquer au vif ses invités, de les «cuisiner», juste après le journal. Le journal justement, celui du soir, avait étalé ses catastrophes, ses mauvaise nouvelles, ses probabilités improbables, ses projections inquiétantes, ses analyses peu rassurantes, tout le long de la tombée de la nuit. Décidément l’automne arrivait à grand pas.
Je repensais aux arbres qu’il faudrait que je déplace quand la sève aurait repris le chemin de la dormance; les pêchers, les figuiers qui attendaient en jauge depuis deux ans… et puis l’herbe du verger qu’il fallait couper une dernière fois avant l’hiver. Heureusement je n’avais pas encore dételé la tondeuse du tracteur. Elle n’attendait qu’un signe de ma part pour repartir à l’assaut de l’herbe et des dernières ombellifères de l’été. Après ce serait le repli sur l’intérieur, le regroupement et le temps des connivences rapprochées, les enlacements au coin du feu et les travaux calmes du dedans.
J’aimais les espaces cloisonnés du jardin et du verger coupés de haies et de bosquets. Les enfants y couraient après les rayons du soleil ou bien y déambulaient au volant du KUBOTA. Et puis les jours de grande fatigue, ces jours de l’impossible présence, je pouvais y retourner la terre à mon rythme, juste pour être, là, près d'eux, ni trop loin ni trop rapproché, pour ne pas les déranger.
La voiture m’emportait vers ma famille pour la dix millième fois, vers des retrouvailles douces et chaudes. La vitre ouverte, je tentais de me laver des pesanteurs de mon travail, de laisser s’échapper les peurs, les questions, les inquiétudes, les espérances aussi et je commençais, tout en roulant, à me projeter vers la maison. Rien ne pouvait arrêter ma pensée. Parfois j’imaginais perdre mes enfants ou Marie, ne pas les retrouver, et les larmes coulaient sur mes joues. D’autres fois j’espérais me retrouver seul avec ma femme et me coucher dans la chaleur de son amour. Et puis j’imaginais leurs sourires à tous, leurs rires et je riais à mon tour de trois gouttes de bonheur.
La route m’emportait, j’étais confiant, j’allais vers eux.
Il aurait fallu que cela ne cesse jamais, et peut-être aurions nous sombré dans l’ennui. Il aurait fallu que cela bouge si doucement que nous grandissions tous ensemble sans même nous en apercevoir, et peut-être aurions nous sombré dans l’oubli. Il aurait fallu que les tempêtes nous emportent ensemble, sans jamais nous séparer, mais le vent qui façonne et défait est sans faille, sans regret ni remord, il va.
Alors, ce soir là, avant de passer la Rance, il a suffit d’un tout petit quelque chose, un morceau insignifiant de quartz ou de feldspath. Une roue qui passe, un pneu qui éclate. Ma voiture a filé vers le champ en contre bas, elle s’est retournée encore et encore puis s’est immobilisée. Ce fut tout, si peu, le silence.
C'est étrange comme la sensation du danger disparaît lorsqu'il est tout proche. Je ne sentais pas de douleur, juste l'impression d'être coincé, de ne plus pouvoir bouger, quelque chose coulait le long de ma tempe droite. J'aurais voulu appeler quelqu'un, appeler Marie, mais aucun son ne sortait de ma bouche. Puis ce fut le noir simplement.
Lorsque je suis revenu à moi, la nuit était installée, Jean LEBRUN constatait justement avec son invité la puérilité de l'action politique contemporaine face au chômage tandis qu'une forte odeur d'essence m'envahissait les narines. Je mis du temps à comprendre où je me trouvais mais une vive douleur dans la poitrine me remit les idées en place lorsque je voulu prendre une inspiration profonde. J'étais toujours bloqué dans ma voiture couchée sur le côté et mes tentatives pour me soulever et aller vers la portière passager se soldèrent aussitôt par des cris de douleur.
Je cherchais à tâtons mon agenda, il fallait de manière urgente que je vérifie mon emploi du temps du lendemain car je risquais d'être en retard au travail.
Les phares éclairaient de biais l'herbe haute du près dans lequel je m'étais renversé. L'horloge du tableau de bord marquait 18h45, je n'avais pas dû perdre connaissance très longtemps, quelques minutes au plus. Personne ne semblait avoir remarqué ma situation inconfortable et le champ étant en contre bas, j'entendais le moteurs des voitures qui passaient sur la route sans me voir.
Il ne me fallut pas longtemps, une fois la conscience retrouvée, pour faire un rapide tour de mon état de santé et faire le bilan de ma situation. La vive douleur dans le côté droit était toujours présente, s'amplifiant à chaque inspiration et signait, pour le moins, quelques côtes cassées. Par chance je ne ressentais pas de difficultés à respirer. Mes jambes étaient coincées sous le tableau de bord et je ne sentais plus rien à gauche. Je connaissait suffisamment ce type de situation pour savoir que cela n'était pas bon signe. En tout cas là au moins, je n'avais pas mal, et je parvenais à remuer les orteils à droite.
Un rapide coup d'oeil autour de moi me permis de constater que la voiture n'avait pas pris feu, le moteur ne tournait plus, seuls les phares éclairaient la nuit face à moi et au pare brise disloqué.
J'avais un goût métallique dans la bouche qui se mélangeait à l'odeur d'essence et une sensation de soif commençait à se faire sentir. Le journal de 19h s'ouvrait sur le sauvetage d'une victime retrouvée vivante sous des décombres, en Colombie, 7 jours après un tremblement de terre. Où pouvait bien être passé ce foutu agenda ? Mon pouls allait bon train mais cela pouvait être la douleur, le stress, le froid... et des milliers d'autres choses encore. Ou peut être une tentative, de mon organisme, pour maintenir ma pression artérielle face à une perte sanguine importante... en passant ma main droite le long de mes cuisses, de mon ventre, de ma poitrine et de mon cou je ne trouvais pas de sang. Seul mon crâne semblait saigner, rien de dramatique finalement.
Mais je me sentais à nouveau fatigué, mes idées redevenaient confuses. J'étais obnubilé par le fait de ne pas trouver mon agenda et de savoir comment j'allais bien pouvoir prévenir mon travail... Mis à part cela, je ressentais une impression de détachement face à ce qui m'arrivait. Seule la douleur que me procuraient les efforts pour respirer me rappelaient à la réalité.
J'aurais voulu ne pas comprendre mais je devais me rendre à l'évidence, il était probable qu'une hémorragie était en train de laisser s'écouler peu à peu la vie en dehors de mon corps et je n'avais aucun moyen de l'arrêter.
C'est à ce moment que j'ai repensé au sac de secours dans le coffre, plein à craquer de matériel médical d'urgence. Malheureusement il était impossible à atteindre et d'ailleurs qu'est-ce que j'aurais pu en faire tout seul ?C'était comme dans ces rêves au cours desquels on approche de quelque chose d'extraordinaire, une chose ou une personne que l'on désire par dessus tout et qui se dérobe au dernier moment sans qu'on comprenne par quel mécanisme ou pourquoi. Tout était cotonneux autour de moi, dans du brouillard de plus en plus opaque. Le rêve se mélangeait à la réalité, je tendais les bras en avant comme un somnambule pour tenter de toucher quelque chose, sans savoir vraiment quoi... trouver une issue, toucher la réalité, retenir la vie qui semblait décidée à me quitter.
A présent la douleur avait battu en retraite. Elle n'avait pas disparu mais était tapie tout au fond d'un fatras de sensations confuses, prête, je le sentais, à ressurgir à tout moment. Alors j'économisais mes gestes et ma respiration. Je ne bougeais plus que très peu, par petit mouvements, au ralenti. J'avais l'impression d'être tout à coup quelques centimètres au dessus de mon siège, de tanguer comme un bateau qui rentre au port par grand vent de travers. Puis la voiture se mit à tourner sur elle-même m'entraînant dans son sillage.
Où pouvait bien être passé cet agen... et cette soif qui commençait à m'assécher la gorge... j'avais une bouteille d'eau par ici non ? Si, si dans la portière là... il faut que je la trouve... il faudrait que ça s'arrête de tourner. Il faut que quelqu'un vienne, quelqu'un de bien, quelqu'un qui m'emporterait loin, là-bas, sur une colline...
L'herbe se mélangeait aux restes du pare brise, au bruit des voitures un peu plus haut, au froid de la nuit... les couleurs s'entrechoquaient dans le faisceau des phares... rien... plus rien...Et je sombrais à nouveau dans un demi-sommeil peuplé de rêves étranges.
Un petit animal s'approchait de moi en me fixant du regard, une hermine ou quelque chose comme ça. J'étais paralysé, je ne pouvais faire aucun mouvement et aucun son ne sortait de ma bouche pétrifiée. Plus l'animal s'approchait, plus il grandissait, les pattes avant levées comme pour me saisir, il grandissait encore jusqu'à remplir tout mon champ de vision. Et au moment où il allait finalement m'attraper, énorme, écrasant, à travers le pare brise de ma voiture flambant neuve, il prenait le visage déformé d'un collègue de travail et éclatait d'un rire sardonique, effrayant. Je tentais de hurler...J'ouvris brutalement les yeux, le visage baigné de sueur. La douleur était là de nouveau, violente à présent, mélangée à l'intense sensation de soif.
Personne n'avait dû voir l'accident et dans la nuit, en contre-bas j'avais peu de chance d'être aperçu. Il fallait que je trouve un moyen de prévenir quelqu'un... Je suis un mauvais utilisateur de téléphone portable, un utilisateur par obligation. Mon GSM est le plus souvent éteint ou au fond d'un sac. C'est ce qui explique probablement que je n'y ai pas pensé plus tôt... J'ai fouillé fébrilement dans ma veste, espérant qu'il ne serait pas déchargé. J'ai soulevé le clapet et il s'est allumé ! J'ai composé lentement le numéro de la maison, en me trompant à plusieurs reprises. Finalement une sonnerie s'est fait entendre puis aussitôt la musique d'accueil de mon opérateur et un message pour me dire que mon compte était épuisé et que pour recharger je devais composer... Je laissais retomber le portable, désespéré et épuisé par les efforts que j'avais dû faire... Il me restait une chance, un numéro... j'ai réuni mes dernières forces et tapé 1 et 5 sur le clavier, j'ai envoyé l'appel puis enfoncée la touche mains libres avant de laisser tomber le téléphone à nouveau près de moi... Je respirais de plus en plus difficilement, la poitrine traversée à chaque inspiration d'une douleur fulgurante, j'avais des tâches noirs devant les yeux, il ne fallait pas que je perde connaissance... Une seule sonnerie et une voix se fit entendre :
Le SAMU bonsoir...
J'aurais voulu crier à l'aide, tout expliquer en même temps, vite, tout de suite... mais tout s'embrouillait dans ma tête, je ne trouvais pas les mots et je me sentais de plus en plus vide et froid.
Au secou...aidez moi...
Allo ? Où êtes-vous, Monsieur? Vous m'entendez ?
Un long silence... la permanencière du SAMU savait que la communication n'était pas coupée, son écran le lui indiquait clairement et puis elle entendait la respiration haletante, difficile, à l'autre bout du fil. Elle vérifia tout de même la position de son casque, jeta un oeil sur tous les indicateurs de son ordinateur, s'assura que le niveau sonore était au maximum puis elle nota le numéro d'appel qui apparaissait sur son écran. En une fraction de seconde elle l'identifia, par habitude... elle vérifia quand même pour être sûre :
Léo ? C'est toi ?
Léo, est-ce que c'est toi ?
Oui, vo...us m'entendez ? Venez... vite...
La voix dans le casque était faible presque inaudible, la permanencière tendit l'oreille en demandant d'un geste le silence autour d'elle.
Léo, tu es où ?
Sur la route, un champ, j'ai eu... - suivit un long silence puis la voix de Léo reprit vacillante - ... un accid...ent... respirer...
Léo, écoutes moi, on s'occupe de toi, reste au téléphone, je te reprends tout de suite.
Aussitôt la permanencière avait basculé la communication sur le haut-parleur et fait signe au médecin régulateur de venir près d'elle. Pour déclencher les secours elle devait savoir où se trouvait Léo :
Léo, est-ce que tu peux me dire où tu es exactement ?
sur la quatre-voies... Dinan... vers la maison... avant la Rance... j'ai soif.
Ok Léo, on vient te chercher, je reste avec toi, où est-ce que tu as mal ?
A côté de Lucille, le médecin régulateur venait de déclencher la gendarmerie, les sapeurs-pompiers et une équipe du SAMU. Il allait falloir chercher l'endroit exact. D'après la voix de Léo le temps était compté, il semblait gravement touché.
-Dans la poitrine – dit Léo faiblement – c'est de plus en plus dur pour respirer... je me sens de plus en plus fatigué... envie de dormir... probablement une hémorragie... je serais...en retard demain... désolé – il émit un léger rire.
-On est tous là, avec toi Léo, tiens bon, parle moi encore...
-Tu sais, c'est drôle comme tout est calme... - un long silence – j'aurais voulu parler à Marie, aux enfants... pas partir comme ça... je voulais être avec eux, ce soir, c'était l'anniversaire de... - il se tut à nouveau.
-Léo, ça va aller, on vient te chercher, tu entends, accroche toi.
Par radio, ils entendaient dans la salle de régulation les messages des pompiers qui cherchaient la voiture de Léo sans la trouver. La gendarmerie les avait rappelés pour demander des précisions sur le lieu... et l'équipe du SAMU était encore à quelques kilomètres de l'endroit présumé. Le temps semblait très long, inévitablement long...
Léo avait de plus en plus froid. Il avait les yeux mouillés. Comme s'il avait senti qu'il pouvait ne pas revenir de ce voyage là et comme s'il se préparait au pire, à l'exil. Il réunit ses dernières forces et reprit :
-Lucille, vous enregistrez ?
-Oui léo, tu sais bien, tout...
-Alors tu leur feras écouter la bande, promets moi...à Marie et aux enfants. Promets moi Lucille, s'il te plait, je veux leur parler une dernière fois, juste au cas où...
Lucille avait les yeux qui se brouillaient, dans la salle de régulation tous se taisaient.
-Arrête Léo, tu vas t'en sortir !
-J'entends la sirène des pompiers Lucille... j'ai froid, promets moi...
-C'est promis Léo, c'est promis, mais tu vas revenir...
Quelqu'un s'était précipité sur la radio pour prévenir les pompiers qu'ils étaient tout près et que Léo entendait leur sirène.
-Merci Lucille... Marie, c'est moi, je sais que... si tu écoutes cette bande c'est que je suis resté là-bas... J'aurais voulu être à son anniversaire...tu sais, il va m'en vouloir... il faut que tu leur expliques... aux enfants... je ne vous oublie pas... je vous aime... J'ai peur Marie... je ferme les yeux et j'imagine que...je te prends la main... tu es là près de moi et c'est...
Sa voix s'éteignait peu à peu, vacillant comme la dernière flamme d'une bougie.
-Je suis près de vous... les enfants, je reste...
Puis la voix s'éteignit complètement. La tension était à son paroxysme en salle de régulation, les gorges nouées. Dans le haut-parleur, ils entendaient des bruits, des voix, des pas et des tôles qu'on plie.
La radio laissa échapper un message des pompiers...
-CODIS de VSAB Chateauneuf, nous avons trouvé la voiture, une victime en arrêt cardio respiratoire... je répète victime en arrêt cardio respiratoire... demandons le SMUR sur les lieux, engageons la désincarcération et poursuivons la reconnaissance.
-Reçu VSAB Chateauneuf pour CODIS, le SMUR est engagé.
Déjà Léo était loin... jamais il ne pourrait revenir vers toutes ces lumières en bas, trop loin, trop dure. Il ne sentait plus de douleur, il se laissait porter, au coeur l'ultime morsure de l'abandon, de ne jamais plus serrer dans ses bras ces bouts de vie, ces rires, ces éclats, les siens... les yeux lavés de ce sel qu'il avait tant goûté, il disparu sans que personne ne le voit...
Autour de la voiture, les pompiers et l'équipe de réanimation s'affairaient avec acharnement, désespoir. C'est plus cruel encore quand on se ressemble. Les lumières des gyrophares brûlaient les yeux. Les cris, les ordres précipités, l'odeur des groupes électrogènes envahissaient cet espace là. Bientôt ils devraient accepter la redoutable évidence... et retourner.
Je voulais être à l'anniversaire de mon fils, ce jour-là, ne pas le manquer, soulager cette culpabilité de ne jamais avoir été présent quand il le fallait, ou peut-être simplement d'avoir manqué chaque jour un peu des moments importants...
Je pousse la porte d'un autre lieu.
J'écoute, autour la lumière danse à travers les carreaux. J'ai lu beaucoup aujourd'hui, les mots vibrent encore. Il a fallu que j'aille me confronter aux éléments, me rincer, vider les scories des jours écoulés. La mer était furieuse mais elle ne m'a pas rejeté. Elle aurait pu... J'ai survolé les profondeurs, inquiet de ce qu'elles renferment, comme à chaque fois. J'ai poussé mon esquif vers le large, les dernières bouées humaines avant l'absence. Chaque seconde pouvait me perdre et chaque seconde me rapprochait pourtant de moi. Pour rire il faut l'absence, celle qui fait oublier, dans la douceur des nuits d'hiver,derrière nos murs de pierres. Il faut de la mémoire, celle qui nous raconte les heures d'autrefois où les jeunes dansaient sans penser à ce que serait l'au-delà. Pour rire il faut oser, tout laisser et s'envoler encore.
J'entre.
Il y a des soirs où les bruits du monde oublient de voyager, se reposent, passent discrètement derrière la porte de nos âmes, et filent en catimini.
Il y a des soirs où les mots bourdonnent avec un drôle d'air, sans plus rien vouloir dire que le lent mouvement de leurs sonorités. Et les étoiles dansent sur le seuil de la nuit, préparant sans fin le banquet des retrouvailles espérées avec les mains de nos compagnes.
Il y a des soirs où j'aimerais rester là, sans bouger, pour écouter de nouveau, venir doucement l'aube qui s'annonce, dans la voile du temps.
Le froid du petit matin, intransigeant, s'insinue sous le col de ma veste.
Je marche vers elle. Ma nuit a été longue, les embardées trop brusques , trop d'appels au secours, le retour est urgent. Comme souvent après ces nuits de bataille, la vie tente de reprendre ses droits, elle frappe fort aux battants de mon âme. Le désir m'emporte, il me remplit et pousse. Je flotte étrangement en rêvant à des corps chauds, des corps amoureux, à des étreintes charnelles, de belles retrouvailles. Quand je serai lavé des effluves désespérantes , quand je serai repu de notre connivence, quand je serai blotti au coeur de notre amour, alors je m'endormirai pour un long, long moment, comme pour changer de peau. Elle me dira le monde qui va, là dehors, sans se douter des abîmes humaines. Elle me dira la main qui panse, le chemin de nos espérances. Elle me chantera encore, de sa voix d'ébène, l'épopée de nos recouvrances. Pour cela je damnerai toutes les âmes de nos vies, pour écouter encore le cours de nos amours, la voir, la savoir, sans doute, juste comme un voyage sans retour, tendus vers cet autre rive qui nous appelle.
Je l'embrasserai et elle enfantera les routes de demain.
J'ai mis mes pas dans les traces d'autrefois pour parvenir à demain. Je retourne là où je sais trouver la force, le centre de mes jours passés. Je glisse entre les lumières de la ville qui défilent. La musique m'entraîne dans ses rythmes et ses solitudes. Tarmac s'y entend pour cela.
J'oublie l'instant.
Je sais que d'autres m'attendent, c'est comme une lueur de conscience qui me rattache au réel, une veilleuse qui pourra me ramener le moment venu. Fort de cette certitude, de ce fil ténu, je m'enfonce dans les sensations d'un autre temps, dans les émotions de jadis. J'y retrouve les impressions fortes d'autres années, toujours intactes.
Un visage, une chaleur, un autre coeur palpite, des sourires reviennent, des jours amis. Le moteur de la voiture ronronne, comme une horloge parfaitement réglée, la ventilation pousse de l'air chaud vers mes mains puis tout autour. Je suis bien, l'ailleurs, l'autrement m'emportent. L'autrement soi, l'autrement beau, l'autrement passe.
Je voudrais y rester encore un peu. Là, au centre, là où rien ne bouge mais où tout est en mouvement. Je scrute un ciel transparent, lucide, dans lequel flottent des astres d'autres temps. Je flotte à mon tour, plus rien ne me retient que cette corde fine, l'adresse du revenir.
Une moto me frôle sur l'autoroute avec un grondement soudain. Je sursaute, la corde se tend, les visages s'effacent, mes yeux se brouillent. Devant moi , la route, et un sentiment de chute, d'abandon. Je me raccroche pour ne pas sombrer, je tire, je pousse, je respire, je me rétablis enfin...
Je suis à nouveau au volant de ma voiture, l'ailleurs s'est estompé, reste une certitude, rien ne disparaît vraiment, tout est là, à porté de rêve.
Vos soufflantes..