L'oeilleton

Cyril Pedrosa
publie
"Trois ombres"
dans la collection Shampooing
ed. Delcourt
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le Jour où...

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Je sais, il ne chante pas le Hibou, il Hulule...

N'hésitez pas à laisser vos propres mots, votre voix, des "soufflantes" extraordinaires... une trace... un signe... votre chemin de lecture...

Alex O.

Carnet du Hibou

Dimanche 21 janvier 2007
    Une fois n'est pas coutume, j'ai décidé de vous présenter un très bon ami à moi.
    C'est sur lui que je me repose dans les coups durs, il est toujours là, fidèle au poste même dans les pires tempêtes. Et il a du mérite car il est planté en plein vent, sur le front de mer, dans un coin perdu le long de la côte. Je passe de longs moments perché sur son dos. Il n'est pas très bavard alors nous restons là en silence.
    Oh ce n'est pas un ami très chic contrairement à ce que vous pourriez croire, d'ailleurs ce n'est pas par hasard qu'il n'est pas dressé sur une ballade au clair de lune ou bien le long de remparts. Il est trop modeste, un peu rouillé et pas très à la mode. Très banal en somme comme ami, mais solide.
    De chez lui on peut voir la mer, la côte aussi, toute déchirée, avec ses rochers, ses falaises. Et puis des tas de gens passent là, certains s'arrêtent à la baraque à frites tout à côté... On ne s'ennuie jamais avec mon ami. Il est le plus formidable lampadaire que j'ai connu et je tenais à ce que vous le rencontriez ! Et donc le VOILA !


   
    Je vous avait prévenu, il est plutôt quelconque vu de loin mon lampadaire, avec sa poubelle à grande bouche juste au pied. Ca sent toujours un peu le papier gras, la frite et le tabac froid. En plus, là, sur la photo, le ciel est gris, ça ne l'avantage pas.

    Pourtant, c'est le lampadaire le plus heureux que je connaisse... car quelque soit le temps et l'heure, il veille sur...



... et lorsque la nuit tombe c'est à lui que revient la mission d'y mettre un peu de lumière.

    Voilà, c'est mon ami le lampadaire, je vous emmenerai le voir de temps en temps. Ca lui fera plaisir d'avoir un peu de compagnie. Et si vous passez près de lui un jour, que vous le reconnaissez, glissez lui un petit mot et arrêtez vous un instant près de lui... peut-être qu'alors, vous aurez la chance de le voir s'allumer.


Par Alex Owl
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Vendredi 16 février 2007



    Venez, approchez-vous, je vous emmène de nouveau voir mon ami le lampadaire... il a un coup de déprime en ce moment, en rapport avec les débats sur l'écologie. Ben oui, lui il n'est pas branché sur des énergies renouvelables, il fonctionnerait même plutôt au nucléaire. Alors il se sent responsable. Remarquez qu'avec le nucléaire il ne peut pas dire qu'il participe à l'extermination des ours polaires, à la fonte des glaces et à la montée du niveau de la mer. Mais bon quand on a pas le moral c'est jamais très rationnel. Alors il a la lampe un peu terne ces temps-ci, même par nuit sans lune. Et ça dure depuis plusieurs semaines.

    Ca a commencé lorsqu'il s'est aperçu que lorsque le vent vient de la mer, il parvient à capter France Culture, incroyable non ? Ca résonne dans son long corps creux... Un samedi matin, tôt, il a entendu l'émission "Terre à terre" et Ruth Stegassy. Elle s'intéressait aux énergies alternatives... depuis il scrute l'horizon à la recherche de champs d'éoliennes off-shore. Mais il a beau regarder, c'est le désert de Buzzati vu par soeur Anne. Alors marée après marée, il se lamente. Obligé de s'allumer chaque soir sans pouvoir se brancher sur de l'énergie propre, voilà ce qui le tracasse.

    En plus ce matin, il a vu sortir de la brume devant lui le vieux Hub, un excentrique du village. Il s'est approché, un mégot au coin de la bouche, il s'est appuyé sur lui et il s'est mis à parler tout seul en regardant la mer...je vous l'ai dis, il est un peu bizarre le vieux Hub :
- voilà, c'est sûr, la fin du monde doit pas être loin - il prenait le sens du vent, l'index levé.
- Ben mon vieux, elle est grise la mer ce matin... c'est un signe... sacrenomdediou, y m'auront pas les bleus, j'connais la chanson, j'vais l'creuser mon abri dans l'jardin et on verra c'qu'on verra...
et là, il a éternué avec fracas dans un grand mouchoir à carreaux et en s'éloignant il criait: - cap à l'ouest ! Et hop ! Cap à l'ouest...

    Comme il est très impressionnable mon lampadaire, il a pris ce que disait le vieux Hub au pied de la lettre. Et ça n'a pas fait un pli, son moral s'est encore effondré. Il faudrait qu'il parle à un docteur. Le psychiatre de la rue Haute par exemple, il passe de temps en temps pour prendre l'air. Mais il s'est toujours refusé à parler aux lampadaires, il fait une sorte de blocage. Allez savoir pourquoi...

    Juste avant de le quitter ce soir j'ai essayé de lui remonter le moral en lui disant qu'il ne peut pas le voir de là où il est mais que pas très loin il y a le barrage de la Rance, l'usine marée motrice qui fabrique du courant électrique, renouvelable et renouvelé chaque jour. Je lui ai suggéré que peut-être qu'un peu du courant qui passe dans ses condensateurs vient du barrage. Et ça si ce n'est pas de l'énergie propre, moi je ne suis plus un hibou !
Il a souri... je crois qu'il va guérir.

    Si vous passer près de lui dites lui, vous, que sa lumière est propre et qu'il n'est pas un assassin à chaque fois qu'il s'allume. Ca lui fera plaisir. Et puis s'il s'éteind de temps en temps ne vous mettez pas en colère, c'est sa façon à lui d'être écolo. et en plus vous verrez mieux les étoiles.

Par Alex Owl
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Vendredi 9 mars 2007

  

    En plein vent, sur le côte d'Emeraude, mon ami le lampadaire s'est mis dans la « lanterne » de se faire poser des pâles et une génératrice au dessus de sa lampe à sodium, pour produire de l'électricité. Son objectif est d'être autonome sur le plan énergétique et il envisage ensuite de revendre le surplus à EDF. Il dit que ça lui permettrait de se faire un petit pécule... pour changer d'ampoule de temps en temps ou s'offrir une nouvelle peinture, il pense à du vert émeraude. Evidemment c'est encore la faute de Ruth Stegassy, elle a remis ça sur France Culture dans son émission « Terre à terre » samedi matin. L'énergie, l'eau... les trucs écolos ça lui donne des angoisses de fin du monde à mon ami. Il a beaucoup réfléchi, fait des plans, des calculs de rendement électrique, de rentabilité financière, d'impact environnemental et social et de seuil d'acceptabilité. Il a même envisagée une opération de communication pour favoriser l'implantation du nouvel équipement dans le paysage. Je ne sais pas où il va chercher tout ça, il doit faire un peu de surchauffe...

 


Par Alex Owl
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Samedi 31 mars 2007

   Mon ami le lampadaire capte des ondes bizarres ces derniers temps, un phénomène qui a commencé il y a quelques semaines et qui semble s'amplifier.

    Rappelez vous, il a le pouvoir étrange de capter un large spectre d'ondes électromagnétiques. Il doit avoir été installé sur un croisement d'ondes Hartmann et de sources souterraines à haut débit ou bien il doit y avoir quelque chose dans sa peinture... peut-être de la kryptonite.

    Il me dit que ces émissions étranges sont comme un grand brouhaha, peut-être des signaux venant de l'espace, d'une autre planète sur laquelle  il pourrait y avoir d'autres formes de vie, d'autres lampadaires, d'autres hiboux... qui sait ?

    En fait, il a cru au départ à des interférences dues à des poussières cosmiques ou bien au passage d'un comète, un bruit naturel dû à un phénomène transitoire, une amplification passagère du bruit de fond interstellaire. Il a même évoqué la possibilité d'une activité nouvelle du vieux Hub qui est capable de tout et assez imprévisible.

    Mais il a passé ces derniers jours à analyser ces signaux, il a balayées toutes les fréquences auxquelles il a accès à plusieurs reprises et il y a détecté une récurrence incompatible avec le caractère aléatoire d'un signal naturel. Le hasard n'est pour rien dans ces émissions là, elles semblent s'organiser autour de thèmes simples voire primaires, répétés inlassablement, comme des messages que quelqu'un tenterait de communiquer.

    Il y aurait plusieurs types de messages qui reviennent sans séquence logique repérable entre eux.

    Plus étrange encore, ces différentes émissions semblent provenir de plusieurs sources plutôt que d'un seul émetteur... ce qui élimine de principe les élucubrations du vieux Hub.

    Alors mon ami le lampadaire s'est mis au travail pour décrypter les messages... Le résultat est surprenant et plaiderait plutôt finalement en faveur d'une origine terrienne.

    Du coup, une chose nous turlupine.

  Si ces messages sont bien d'origine terrienne, leur contenu doit être considéré pour le moins comme étant sujet à caution tant ils semblent incohérents et ne pas se rapporter à une activité logique et raisonnable d'habitants de notre planète.

  En effet les messages, si mon ami ne s'est pas trompé, sont tout à fait étranges, contradictoires, voire véhéments et antagonistes. Il se passe visiblement de drôles de choses dans le champ électromagnétique artificiel terrestre.

    Les messages captés semblent évoquer la vie de certaines populations humaines sur la Terre ; le travail, le manque de travail, le temps de travail (un chiffre revient régulièrement dans le code émis, le chiffre 35, peut-être est-ce un code crypté ou alors un chiffre magique...), une histoire d'endettement national, de flux migratoires humains, de services publics, des problématiques d'identité nationale, de crise, de mondialisation, d'Europe, d'impôts qui montent et qui descendent, de sortie de crise, de solutions évidentes à des problèmes brumeux.

   Ils contiennent surtout beaucoup de chiffres qui ne semblent pas être une méthode de cryptage mais plutôt des sortes de points de repères dans le temps ou de coordonnées spatiales qui restent
incompréhensibles malgré tous nos efforts ... ces séries de chiffres dont le sens exact nous échappe encore, sont identifiés sous le nom de sondages dans les signaux captés.

    Une seule récurrence réapparaît quelque soit la source d'émission, une sorte de code commun, noyé dans le brouhaha, qui se répète avec une fréquence soutenue mais mon ami le lampadaire n'a pas encore pu percer le sens précis de ce code que nous vous livrons donc à l'état brut :

"Si je suis élu(e) je vous promets..."

  Si l'un d'entre vous a des informations au sujet de ces signaux électromagnétiques ou de ceux qui les émettent, qu'il n'hésite pas à nous contacter.

    En attendant nous continuerons à étudier ces phénomènes étranges afin de comprendre mieux les secrets du monde qui nous entoure,  et nous vous tiendrons informés des avancées de nos recherches.





 
Par Alex Owl
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Jeudi 22 novembre 2007
Ok Chris, je sors et j'entre à nouveau...

Voilà,  la porte grince un peu,  manque d'entretien sans doute. J'y  remédierai  plus tard. Pour l'heure je dois  faire un signe à quelques  vieux amis, allumer la lumière pour qu'elle se voit, nettoyer, aérer, changer la déco. Bref rendre à nouveau ce lieu un peu accueillant. Ensuite j'irai rendre visite aux voisins pour qu'ils sachent que je suis rentré. Sympa ! Ils ont nourri le chat tout ce temps là.

Je n'ai même pas l'excuse des grandes migrations, ça ne migre pas les hibous ! Non, j'étais juste parti en promenade et puis ça a duré, une sorte de fugue en somme, "d'échappée belle", de pied de nez à la tentation sédentaire. Un voyage imaginaire !

Un jour peut-être que je raconterai ça aussi. L'ardent soleil de pays qui n'existent pas. Les pluies diluviennes de contrées immenses perdues sur des plateaux si élevés et si vastes que même à dos d'animaux fabuleux on n'en atteind jamais le bout.

Ha oui ! J'ai aussi fait des tas de trucs sans importance... ça c'était bien, faire des trucs sans importance... manger avec les doigts, faire pipi au pied d' un arbre, regarder passer les trains, roter à tue tête, rouler dans l'herbe sans que ça gratte après, sourire aux filles qui passent, tomber amoureux, se relever, tomber encore...

Après j'ai eu envie de rentrer. Vous me manquiez. Alors trois coups d'ailes et me voilà.

Demain c'est sûr j'irai voir mon ami le lampadaire, j'espère qu'il me reconnaitra...

C'est bon d'être là !


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Dimanche 25 novembre 2007

Si vous avez une minute, asseyez vous donc, je vais vous préparer une infusion de rooibos.

Nous discuterons de tout et de rien, profitant de la douceur du temps pour respirer l'air du bord de mer par la baie vitrée grande ouverte. Balancés nonchalamment  par la brise sur des fauteuils tellement ergonomiques et relaxants. Evidemment nous aurons passé un gros pull et nichés dans la pure laine nous goûterons la tranquilité de ce dimanche d'automne sirotant notre thé déthéiné.

Protégés du bruit des tondeuses par l'arrêté municipal ad hoc. Baignés du silence qui précède la neige, même ici.

Ah ! Rooibos, breuvage exotique et suave, importé d'Afrique du Sud ou d'ailleurs. Autrement nommé Thé rouge, diversement agrémenté d'aromes fruités suivant les préparations, ou bien encore nature.

La boisson des calmes, des posés, des jamais excités. L'idéal fait tisane. De tous les conciliabules amicaux.

Infusée dans une théière japonaise pure fonte, servie dans des tasses de terre cuite, d'ôcres et d'oxydes irisés.

Et si vous êtes d'humeur gourmande, des speculos à haute teneur en cannelle et sucre roux et quelques carrés de chocolat sans lécithine de soja pourraient agrémenter cet instant inoubliable.

Noir le chocolat ou au lait ? Allez, faisons fi de ces querelles d'écoles et au diable l'avarice, mettons les deux sur la table.

lààà ! je m'assoie aussi. Alors quoi de neuf ?  Vous avez vu, la mer monte ! Bientôt elle sera pleine et elle poussera les annexes du port vers le rivage. C'est beau la houle et l'embrun, c'est frais, comme le temps... Humm... je respire enfin en sirotant ma tisane.

Vue sous cet angle, la vie ne paraît pas si dure.

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Lundi 26 novembre 2007

-J'prends l'temps, tout dans la finesse, j'apprécie par p'tites goulées...

Le coude droit appuyé sur le zinc, le vieux Hub s'adresse aux clients du Bistrot du port. Un index en l'air, il professe, il tangue mais ne coule pas, il disserte, argumente, explique de long en large.

-Hé oui M'sieurs Dames, l'art de siroter une bonne bière... ça c'est du grand art ! Avec un grand A comme à Amour !

Il ferme les yeux, l'air absorbé, prend sa chope dans la main droite et la porte doucement à sa bouche dans un mouvement parfaitement maitrisé grace à un long entraînement. Un silence plane dans le bistrot du port, chacun attend sa réaction, observe, admire l'artiste.

-Huuummmmmmmm... ça c'est vivre ! Dit-il en ouvrant à nouveau les yeux. Dédé, ta bière c'est du p'tit lait, du miel, la sainte vierge, le petit jésus et tous les autres en culotte de v'lours. Allez patron, laisse la bouteille et apporte le tonneau ! Ce sera toujours ça de pris avant le grand complot.

-Ok Hub, j'te remets ça, c'est ma tournée mais laisse tomber le couplet sur le complot, on connaît.

-Dédé... tu m'fais d'la peine, t'as pas l'air de m'croire... mais j'sais bien moi qu'ils nous observent. Et crois moi, c'est pas que pour not'e bien.

-Mais oui Hub, on sait...

-Ouais, et c'est pour ça que moi, tu vois, ben j'profite de chaque instant, allez santé.

Il lève sa chope et en absorbe une longue lampée, concentré comme un champion de ski avant une descente.

-Celui qu'a inventé la bière, il mérite le prix Nobel M'sieurs, ça oui, le prix Nobel, rien d'moins. Pa'ce que la bière Dédé, c'est le signe d'une grande et belle civilisation et d'une technologie de haut niveau, on est les seuls à savoir faire ça dans tout l'univers. Et c'est pour ça qu'ils nous observent, tu vois, y sont jaloux Dédé, jaloux...

-Mais oui Hub, mais oui...

-Bon pis rajoute à ça qu'il faut savoir la boire et voilà,  Tous les éléments sont en place, le grand complot Dédé, le grand complot !  Allez, faut qu'j'aille vérifier ma clôture et mes pièges, des fois qu'ils débarquent cette nuit.

Il vide le fond de son verre d'un trait, salue de la main d'un air entendu...

-Restons vigilants Dédé, restons vigilants...

Et il sort du bistrot comme une chaloupe ballotée par la houle pour rejoindre d'un pas hasardeux sa mobylette garée près de la boite aux lettres devant la mercerie.

Quelques minutes plus tard, il passe devant le bistrot du port en pétaradant et en zigzagant puis disparait derrière le premier virage. A peine peut-on entendre ses derniers mots couverts par le bruit du moteur de son engin.

-J'prends l'temps moi, ouais j'prends l'temps... mais j'suis jamais en reste ! Y m'aurons pas !

Par Alex Owl
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A suivre...


Cherche vent ascendant pour équipée folle vers les hautes sphères. Une semaine en pension complète.






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