Chemins I

Publié le par Alex Owl

CHEMIN I


Alex Owl

janvier 2007 


- Réapprends la faim, dit le gros homme assis sur le rocher, la sensation de faim, celle de       creux, de vide, attendre pour remplir, sans craindre la douleur ou la fin. Facile ! Et puis va à travers le monde, avec tes envies. Vis, vois, sens, frotte toi aux autres.

    Tu vois, tout cela je ne l'ai pas fait et je suis assis là sur ce rocher, la peur au ventre. La peur, pas la faim ! Tu comprends ?

 

    Puis il y eut un long silence avant qu'il ne reprenne :



    - Alors, dis le lui, va la voir et dis lui ce que tu ressents. Laisse ton kayak quelques heures et va dans les terres, rejoint la et parle lui. Merde ! Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus, va et ne laisse pas tes sentiments morts quelque part dans une poche.

    C'est comme une vague, il faut être au bon endroit lorsqu'elle passe sinon tu ne la revois jamais, une autre oui, possible, mais celle là jamais, tu vois, fonce !



    Au moment où il me parlait, nous étions assis tous les deux au bord de la rivière et un phoque passait à quelques mètres de nous, le locataire pinnipède... il vit là depuis quelques années, tout le monde le connait. Pour peu que vous soyez marin et que vous hantiez les bords de Rance, vous êtes sûrement tombé dessus une fois ou l'autre.

Il a dû réussir a passer le barrage un jour, et il est resté coincé du côté fluvial. L'unique phoque de la Rance, désespérement seul.

    Mes yeux suivaient le courant et je remontais peu à peu le temps jusqu'aux instants de la rencontre. A cette époque, je venais d'essuyer un échec important dans mon travail et on m'avais retiré les responsabilités que j'occupais jusqu'alors. J'étais en train de tenter de me reconstruire une image positive de moi-même. Pas facile.

Bref, j'étais comme un ado, en train de me chercher des raisons de vivre, une cascade, une torrent qui m'entraîne à nouveau. De me re-construire un abri...

Et puis je l'avais croisée, un matin d'automne, sur le grève de Saint Briac. On s'était souri et on avait discuté quelques minutes avant qu'elle ne m'invite à boire un verre, chaud, au café d'en face.


    Maintenant que j'y repense, je me dis que nous n'avions pas, l'un et l'autre, ce jour là, idée de ce qui allait arriver . Chacun marchait pensif, errant dans les méandres de son histoire personnelle, ses souvenirs, ses rêves.

Ca a d'abord été pour moi la découverte de deux superbes yeux et de longues mains, un charme pas ordinaire. Je revenais des Ebihens, du sel sur le visage et le teint halé. Nous nous sommes regardés émerveillés.

Peut-on survivre à une défaite ? Mais vraiment survivre, pas se mentir en se persuadant que ce n'est pas tout à fait une défaite ou que l'autre a été malhonnête, ne méritait pas notre attention ni notre considération et l'a emporté par ruse et manœuvres sournoises, indignes de nous.

Bref, peut-on survivre à une déculottée?

La réponse à cette question allait conditionner toute la suite de ma vie. Peut-on raisonnablement survivre à une défaite ? Survivre pour faire quoi d'ailleurs, pour suivre quel autre méandre ? Il faut une motivation, une vraie, une solide pour aller au delà de la petite mort chercher encore un sursit lorsque le grand gouffre veut vous avaler.

Elle, en une fraction de seconde, venait de devenir ma bouée, ma motivation, elle venait de renverser l'axe du monde et du même coup, l'énoncer de mes problèmes. Mes aventures professionnelles me paraissaient ridiculement négligeables tout à coup, insignifiantes. En apparaissant sur cette grève, elle avait vaporisé mes soucis. Telle une tornade subtile, un parfum léger mais ferme qui vous ramène de vos errances les plus folles vers un rivage paisible !

Vous imaginez alors avec quelle force du désespoir j'ai tenté de la retenir, de l'empêcher d'envisager de se lever de cette terrasse de bistrot, de dire au revoir et de disparaître. C'était inconcevable et elle semblait, elle aussi, ne pas vouloir que ce moment arrive.

Nous sommes restés tard ce soir là, assis, face à la mer qui descendait. Il faisait doux comme un début d'été, elle portait un pull à col roulé dans lequel elle cachait parfois ses mains ou son visage. Le soleil s'est effacé dans un flamboiement de stratocumulus rouges et bleus et la mer s'est fondue dans la nuit naissante pour nous laisser dans une immensité plus grande encore, avec ce sentiments d'expansion sans limite. Tout était à la portée de nos mains, au bord de nos âmes adossées.

Un processus de défense que j'avais adopté dans mon enfance et qui m'avait suivi jusqu'à l'âge adulte, était le fait de toujours envisager les situations sous leur angle le pire, pour ne pas être déçu, juste au cas où... Cela laisse peu de place à l'espoir j'en conviens. Malgré tout, je ne pouvais m'empêcher, à chaque fois, d'espérer aussi, sans me l'avouer vraiment, le meilleur, voire plus. J'étais alors le siège d'une bataille sans fin entre deux sentiments, l'espoir et la fatalité, qui se disputaient la meilleure place au spectacle de mes élucubrations.

Là, cette fois, je ne pouvais envisager le pire sans ressentir une douleur infinie, un déchirement irrémédiable. Le pire aurait été qu'elle parte, qu'elle n'ai jamais existé et que je me réveille d'un rêve si doux. Ou qu'elle soit en train de tenir un pari idiot fait avec une copine, ou que sais-je encore... le pire...

Mais rien de tout cela ne se produisit, la vie est plus compliquée et simple à la fois. Imprévisible et si belle parfois.

Il me vient d'un seul coup l'idée que le bien-être naît du plaisir, je ne sais pas ce que vous en pensez mais je trouve qu'à chaque fois que le plaisir a fait irruption dans ma vie, ma vision des choses s'est éclaircie. J'ai soudain changé d'angle pour ne plus voir les défauts, les erreurs, les aspérités désagréables, les "trucs" à refaire ou à changer... tout à coup, tout était pour le mieux, plus léger. Ce qui tendrait à prouver que ce n'est pas seulement la nature des choses qui conditionne nos réactions, mais aussi le regard que nous portons sur ces choses. Et ce qui tendrait aussi à prouver que la volonté seule ne suffit pas à changer radicalement ce regard. Les émotions et les sentiments en sont des déterminants majeurs. Le plaisir amène le bien-être, il est l'émotion par excellence, l'émotion primordiale, la toute première ressentie, main dans la main avec sa soeur jumelle, la douleur.

Du plaisir, j'en ressentais intensément, rien qu'en étant près d'elle et en l'écoutant me parler du jeu des couleurs sur une mosaïque antique et de je ne sais plus quel parc de Barcelone qu'elle aimerait visiter. A ce moment là, qu'elle disparaisse subitement m'aurait aussitôt plongé dans le plus grand désarroi, sans espoir de retour, la fin, la douleur éternelle. Je tentais de m'arracher à cette habitude du pire pour ne plus penser qu'à sa présence et m'abandonner au ressac de ses traits et de sa silhouette, au parfum de ses cheveux et de son pull.



Il aurait pu alors arriver n'importe quoi, rien n'avait plus d'importance pour moi.



Nous nous sommes revus sur la plage, plusieurs fois durant les deux semaines qu'elle a passées dans la région.



Moi je n'étais pas en vacances, mais je me rendais disponible dès que possible et nous partagions de longues heures à marcher sur la plage et a discuter de nos vies, de nos errances, de nos bonheurs et de nos regrets. Les Goélands nous poursuivais parfois de leur mendicité criarde et des envolées de sternes flottaient ou planaient à quelques dizaines de mètres du bord, à la recherche d'éperlans et d'autres petites proies. Le soir nous mangions ensembles au restaurant de la plage, à l'abri du ciel. Personne ne nous connaissait et nous passions inaperçus, isolés du reste du monde, à six pieds au dessus du sol.



Le vendredi soir, elle m'annonça qu'elle devait repartir le lendemain pour la Suisse. Son travail l'attendait à Genève. Nous nous sommes regardés longuement sans rien dire. Elle m'a souri et j'ai sorti un stylo pour écrire quelques mots sur un bout de nappe que j'ai plié en quatre et que je lui ai donné.



Dessus j'avais écrit simplement "reviens vite.". Je ne pouvais rien dire de plus, rien de plus simple ou de plus compliqué ni de plus sincère, juste "reviens vite", comme une invitation, un impératif évident. Elle m'a pris doucement le stylo des mains, a déchiré un morceau de nappe à son tour, a écrit quelque chose dessus et l'a plié en quatre avant de me le donner.



J'ai regardé cette lettre improvisée sans oser l'ouvrir et je l'ai fourrée dans la poche de mon pantalon.



Je l'ai raccompagnée à sa porte, un hotel à deux pas et nous nous sommes embrassés doucement, tendrement, comme une évidence. Son odeur a envahi l'espace tout autour comme celle de l'herbe fraîchement coupée. C'était oser l'acceptation que nous nous connaissions, que nous nous invitions mutuellement à aller plus loin dans notre rencontre.



Elle tremblait et moi aussi, l'émotion, la peur, le bonheur et puis tout un tas d'autres sensations, des sentiments contracdictoires, qui s'entrechoquent, virevoltent et effleurent de manière fulgurante nos consciences en d'incessant allers retours.



Le lendemain elle était partie et le manque a commencé à se faire sentir, le vide, comme une faim intense.



Assis sur le bord de mon lit, j'ai attrappé le morceau de nappe plié en quatre dans le fond de ma poche et je l'ai ouvert. Elle avait écrit une adresse à Genève, la sienne, avec un numéro de téléphone et juste une phrase : "j'aime les jours passés ici avec toi."


Et voilà, plus rien ne pouvait plus me détacher de son souvenir, son image, son odeur, comme un gamin, je ne parvenais plus à me concentrer au boulot. J'oubliais la moitié des choses que j'avais à faire. Elle était là quelque part du côté de Genève et il fallait que je la revoie.

Je n'avais plus qu'une seule idée en tête, qui va vous sembler idiote, comment fait-on pour téléphoner en Suisse ? Quel indicatif faut-il utiliser ? Il me fallait un annuaire ou un agent de France Telecom tout de suite...Ah! et aussi un plan de Genève, des horaires de train, d'avion, de bateau... heu, non pas de bateau...le bus, le métro... Bref, il fallait vite que je me persuade que je pouvais la retrouver à tout moment, qu'elle n'avait pas disparu à jamais.

Pour passer le temps, c'était le week-end, je suis allé sur la plage, sur nos traces des jours écoulés, j'ai refaits les chemins de sable que nous avions creusés de nos pas. J'ai vogué infiniment dans la douceur de son souvenir. Je souriais, avec un air idiot probablement. Je devais même parfois parler tout seul et je crois que j'ai chanté quelques mesures du "mariage de Marie la bretonne" alors que je croisais un couple d'anglais le long du golf. J'étais si loin de tout, loin du reste du monde ! Je suis allé regarder le coucher de soleil sur l'horizon, loin en mer, juste à la pagaie. Les derniers cormorans rigolaient de mon air béat. L'automne s'installait inéductablement, le vent et la houle fouettaient ma coque, je remontais rapidement le col de ma veste, enfilait la capuche étanche et prenait la direction de la cale de Lancieux en mettant le cap sur les lueurs naissantes des habitations à l'Ouest de l'embouchure du Frémur.

Deux jours plus tard, je me lançait à nouveau à l'assaut des démarches urgentes qu'il me fallait effectuer pour réunir tous les éléments qui me permettraient de la joindre ou la rejoindre. Indicatif, cartes...etc... et là je basculait brutalement dans l'inconcevable, l'horrible, le cruel extrème.

Bêtement, j'avais laissé le bout de nappe sur la table de nuit. Bêtement, je n'avais pas recopiée l'adresse. Bêtement, j'avais une femme de ménage consciencieuse. Et bêtement, j'étais de garde ce dimanche à l'hôpital. Finalement à mon retour chez moi en fin de matinée, le morceau de papier avait disparu, avalé par la poubelle. Et vous me croirez si vous voulez mais c'était justement le jour du passage des éboueurs. Et hop ! emportée l'adresse de ma belle, alors que dans mon hameau, le camion ne passe qu'un fois par semaine, il avait fallu que ce soit ce jour là !


Je l'ai cherché partout avant de me rendre à l'évidence. J'ai convoqué et interrogé la femme de ménage de manière policière. Je me suis souvenu à temps que la torture, même dans des situations gravissimes, est interdite par la loi, la morale et même par les règles de bonne pratique de la guerre; et elle est repartie chez elle sans bien comprendre ce qui se passait et en me croyant devenu fou. J'ai retourné toutes les pièces, soulevé les meubles, écumé les poubelles, hurlé à la lune jusque tard dans la nuit, noté son nom et son prénom dont je me souvenais... espérant qu'elle soit quelque part dans un annuaire suisse. J'espérais que les suisses aient des annuaires, avec des noms bien rangés, bien à jour. Et pourquoi ils n'auraient pas eu d'annuaires les suisses d'abord ? Hein ?

Pour me calmer j'ai repensé à son visage, mon coeur battait à 150 kilomètres heures au moins, ou kilogrammes peut-être... enfin bref, la chamade.

Ses cheveux roux, son sourire, son air timide et pourtant intrépide. Cette impression de reconnaissance qu'on a parfois en croisant des gens dans la rue, avec elle je l'avais eue, et cela persistait encore maintenant. Si c'est cela le coup de foudre, j'avais bel et bien été foudroyé.

Etre balloté par la vie, un coup à droite, un coup à gauche, c'est comme une descente en raft, il ne faut pas rechercher l'immobilité et le calme mais plutôt l'équilibre. Sinon on plonge, c'est la douche assurée. Etre tout le temps en mouvement permet de rééquilibrer en permanence la position, corriger, rectifier, recentrer en temps réel.

Il fallait donc que je bouge, que j'agisse. Ma première idée a été d'appeler l'ambassade de Suisse à Paris, après vérification c'est rue de Grenelle. Je voulais avoir le service pour les voyageurs, les étrangers, les égarés et tous les non neutres de la planète, pour leur demander comment avoir accès à un annuaire téléphonique de Genève. J'ai saisis mon téléphone au moment même où il se mettait à sonner.

Je décrochais, un peu agacé d'être dérangé dans mon élan.

- Allo, Luc Darphant au téléphone.

- Salut, j'aime les jours passés là-bas avec toi.

Je suis resté en arrêt, brutalement paralysé, surpris par l'inattendue, la tant espérée.

Sa voix, c'était sa voix; hésitante, timide, inquiète, de savoir si je pensais encore à elle probablement mais elle était là, au bout du fil. J'ai failli crier, exploser de joie, partir dans des explications compliquées et précipitées sur mes aventures des deux derniers jours et la perte du morceau de nappe...mais je me suis arrêté juste à temps, j'ai fait un effort surhumain pour calmer le joyeux désordre émotionnel qui venait d'exploser en moi.

- Salut, moi aussi...

- Alors je suis contente.

- Pareil.

- Tu fais quoi aujourd'hui ? Et ce soir ?

- Je ne sais plus, je viens de tout oublier, brutalement depuis 15 secondes. Mais sûrement rien d'important. Oui, c'est ça, rien d'important, c'est ce qui était prévu jusqu'à ce que tu fasses sonner mon téléphone !

Elle sembla hésiter quelques secondes puis j'entendis à nouveau sa voix, plus assurée, joyeuse à présent.

- Je me suis laissé dire qu'il y a un avion à 15h à Dinard qui s'envole pour Paris, Le Bourget.  Station de taxis, Charles De Gaulle, un autre avion part pour Genève en vol direct  à 19h... ça te dirait un petit resto sur le lac vers 21h ?

Il y eu un blanc, infiniment rempli d'espoir.

Puis j'ai répondu :

- Ça me revient maintenant, j'ai un rendez vous ce soir...

Je pouvais presque entendre son  coeur battre derrière sa respiration suspendue.

  • Ah ! Je comprends...


La tension monta d'un cran à l'autre bout du fil. Elle ne voulait pas montrer sa déception mais je ne lui en laissais de toute façon pas le temps.

- Je dois raccrocher... j'ai un avion à prendre et je ne voudrais le rater pour rien au monde... A ce soir sur le Tarmac !

Elle rit joyeusement.

- Je t'attends déjà !

Cet avion m'a emporté vers la Suisse, un petit bistrot sur le lac, "La plage" tenu par des suisses bretons.

Depuis j'ai dû noter son adresse et son numéro de téléphone sur une bonne douzaine de carnets, feuilles et agendas.

Et nous nous sommes revus. Souvent. Puis nous ne nous sommes  plus vraiment quittés, ou jamais pour longtemps jusqu'à il y a peu.

C'est ainsi que j'ai rencontré Alice Delabrume.

Le gros homme s'est levé du rocher.

- Bon, il va falloir que j'y aille, on m'attend à la boutique. Salut. Penses à ce que je te dis.

Le phoque avait disparu, à la recherche de poisson sans doute. J'ai mis les mains dans mes poches, le souvenir de notre rencontre m'avait convaincu, je ressentais ce vide, là au creux de l'estomac. Ma décision était prise, j'irai la chercher.

- Salut.


Publié dans histoires et nouvelles

Commenter cet article