Chronique des recouvrances.

Publié le par Alex Owl

Chronique des recouvrances

Alex Owl, janvier 2007

Je voulais être à l'anniversaire de mon fils, ce jour-là, ne pas le manquer, soulager cette culpabilité de ne jamais avoir été présent quand il le fallait, ou peut-être simplement d'avoir manqué chaque jour un peu des moments importants. Je m’étais laissé emporter par la vie, loin de ce qui est beau, de ce qui est léger, de ce qui fait sourire, loin de mes enfants et de Marie. Alors pour ne pas manquer à la parole donnée, ne pas être une fois de plus absent, j’ai seulement accéléré, enfonçant le pied sur la pédale de mon vieux Berlingo.

Tout aurait dû se passer sans problème, j’avais fait la route des milliers de fois. Il faisait presque nuit, je comptais les kilomètres - plus que la moitié… - Les bandes blanches s’étiraient sur le bitume pour ne plus faire qu’une ligne continue. La galerie sifflait au vent. J'allais bientôt passer au dessus de la Rance. Le passage au dessus de la Rance était toujours un moment unique pour moi. Soit qu’il me dise de revenir bientôt soit qu’il m’accueille au retour. Le pont St Hubert me procurait toujours le même sentiment de plénitude, l'impression de m'envoler, le regard plongeant dans les eaux émeraudes et froides de la rivière en contre-bas. Chaque fois, jaugeant la marée d’un regard vers les rochers et la direction du vent par celle que prenait la houle, je me projetais sur mon kayak, au milieu des vagues. Chaque fois le courant me ramenait vers eux, à la maison, là-bas un peu plus loin vers les collines.

J’avais mis la radio, assez fort pour couvrir le bruit du moteur. La voix de Jean LEBRUN était en train de piquer au vif ses invités, de les «cuisiner», juste après le journal. Le journal justement, celui du soir, avait étalé ses catastrophes, ses mauvaise nouvelles, ses probabilités improbables, ses projections inquiétantes, ses analyses peu rassurantes, tout le long de la tombée de la nuit. Décidément l’automne arrivait à grand pas.

Je repensais aux arbres qu’il faudrait que je déplace quand la sève aurait repris le chemin de la dormance; les pêchers, les figuiers qui attendaient en jauge depuis deux ans… et puis l’herbe du verger qu’il fallait couper une dernière fois avant l’hiver. Heureusement je n’avais pas encore dételé la tondeuse du tracteur. Elle n’attendait qu’un signe de ma part pour repartir à l’assaut de l’herbe et des dernières ombellifères de l’été. Après ce serait le repli sur l’intérieur, le regroupement et le temps des connivences rapprochées, les enlacements au coin du feu et les travaux calmes du dedans.

J’aimais les espaces cloisonnés du jardin et du verger coupés de haies et de bosquets. Les enfants y couraient après les rayons du soleil ou bien y déambulaient au volant du KUBOTA. Et puis les jours de grande fatigue, ces jours de l’impossible présence, je pouvais y retourner la terre à mon rythme, juste pour être, là, près d'eux, ni trop loin ni trop rapproché, pour ne pas les déranger.

La voiture m’emportait vers ma famille pour la dix millième fois, vers des retrouvailles douces et chaudes. La vitre ouverte, je tentais de me laver des pesanteurs de mon travail, de laisser s’échapper les peurs, les questions, les inquiétudes, les espérances aussi et je commençais, tout en roulant, à me projeter vers la maison. Rien ne pouvait arrêter ma pensée. Parfois j’imaginais perdre mes enfants ou Marie, ne pas les retrouver, et les larmes coulaient sur mes joues. D’autres fois j’espérais me retrouver seul avec ma femme et me coucher dans la chaleur de son amour. Et puis j’imaginais leurs sourires à tous, leurs rires et je riais à mon tour de trois gouttes de bonheur.

La route m’emportait, j’étais confiant, j’allais vers eux.

Il aurait fallu que cela ne cesse jamais, et peut-être aurions nous sombré dans l’ennui. Il aurait fallu que cela bouge si doucement que nous grandissions tous ensemble sans même nous en apercevoir, et peut-être aurions nous sombré dans l’oubli. Il aurait fallu que les tempêtes nous emportent ensemble, sans jamais nous séparer, mais le vent qui façonne et défait est sans faille, sans regret ni remord, il va.

Alors, ce soir là, avant de passer la Rance, il a suffit d’un tout petit quelque chose, un morceau insignifiant de quartz ou de feldspath. Une roue qui passe, un pneu qui éclate. Ma voiture a filé vers le champ en contre bas, elle s’est retournée encore et encore puis s’est immobilisée. Ce fut tout, si peu, le silence.

C'est étrange comme la sensation du danger disparaît lorsqu'il est tout proche. Je ne sentais pas de douleur, juste l'impression d'être coincé, de ne plus pouvoir bouger, quelque chose coulait le long de ma tempe droite. J'aurais voulu appeler quelqu'un, appeler Marie, mais aucun son ne sortait de ma bouche. Puis ce fut le noir simplement.

Lorsque je suis revenu à moi, la nuit était installée, Jean LEBRUN constatait justement avec son invité la puérilité de l'action politique contemporaine face au chômage tandis qu'une forte odeur d'essence m'envahissait les narines. Je mis du temps à comprendre où je me trouvais mais une vive douleur dans la poitrine me remit les idées en place lorsque je voulu prendre une inspiration profonde. J'étais toujours bloqué dans ma voiture couchée sur le côté et mes tentatives pour me soulever et aller vers la portière passager se soldèrent aussitôt par des cris de douleur.

Je cherchais à tâtons mon agenda, il fallait de manière urgente que je vérifie mon emploi du temps du lendemain car je risquais d'être en retard au travail.

Les phares éclairaient de biais l'herbe haute du près dans lequel je m'étais renversé. L'horloge du tableau de bord marquait 18h45, je n'avais pas dû perdre connaissance très longtemps, quelques minutes au plus. Personne ne semblait avoir remarqué ma situation inconfortable et le champ étant en contre bas, j'entendais le moteurs des voitures qui passaient sur la route sans me voir.

Il ne me fallut pas longtemps, une fois la conscience retrouvée, pour faire un rapide tour de mon état de santé et faire le bilan de ma situation. La vive douleur dans le côté droit était toujours présente, s'amplifiant à chaque inspiration et signait, pour le moins, quelques côtes cassées. Par chance je ne ressentais pas de difficultés à respirer. Mes jambes étaient coincées sous le tableau de bord et je ne sentais plus rien à gauche. Je connaissait suffisamment ce type de situation pour savoir que cela n'était pas bon signe. En tout cas là au moins, je n'avais pas mal, et je parvenais à remuer les orteils à droite.

Un rapide coup d'oeil autour de moi me permis de constater que la voiture n'avait pas pris feu, le moteur ne tournait plus, seuls les phares éclairaient la nuit face à moi et au pare brise disloqué.

J'avais un goût métallique dans la bouche qui se mélangeait à l'odeur d'essence et une sensation de soif commençait à se faire sentir. Le journal de 19h s'ouvrait sur le sauvetage d'une victime retrouvée vivante sous des décombres, en Colombie, 7 jours après un tremblement de terre. Où pouvait bien être passé ce foutu agenda ? Mon pouls allait bon train mais cela pouvait être la douleur, le stress, le froid... et des milliers d'autres choses encore. Ou peut être une tentative, de mon organisme, pour maintenir ma pression artérielle face à une perte sanguine importante... en passant ma main droite le long de mes cuisses, de mon ventre, de ma poitrine et de mon cou je ne trouvais pas de sang. Seul mon crâne semblait saigner, rien de dramatique finalement.

Mais je me sentais à nouveau fatigué, mes idées redevenaient confuses. J'étais obnubilé par le fait de ne pas trouver mon agenda et de savoir comment j'allais bien pouvoir prévenir mon travail... Mis à part cela, je ressentais une impression de détachement face à ce qui m'arrivait. Seule la douleur que me procuraient les efforts pour respirer me rappelaient à la réalité.

J'aurais voulu ne pas comprendre mais je devais me rendre à l'évidence, il était probable qu'une hémorragie était en train de laisser s'écouler peu à peu la vie en dehors de mon corps et je n'avais aucun moyen de l'arrêter.

C'est à ce moment que j'ai repensé au sac de secours dans le coffre, plein à craquer de matériel médical d'urgence. Malheureusement il était impossible à atteindre et d'ailleurs qu'est-ce que j'aurais pu en faire tout seul ?C'était comme dans ces rêves au cours desquels on approche de quelque chose d'extraordinaire, une chose ou une personne que l'on désire par dessus tout et qui se dérobe au dernier moment sans qu'on comprenne par quel mécanisme ou pourquoi. Tout était cotonneux autour de moi, dans du brouillard de plus en plus opaque. Le rêve se mélangeait à la réalité, je tendais les bras en avant comme un somnambule pour tenter de toucher quelque chose, sans savoir vraiment quoi... trouver une issue, toucher la réalité, retenir la vie qui semblait décidée à me quitter.

A présent la douleur avait battu en retraite. Elle n'avait pas disparu mais était tapie tout au fond d'un fatras de sensations confuses, prête, je le sentais, à ressurgir à tout moment. Alors j'économisais mes gestes et ma respiration. Je ne bougeais plus que très peu, par petit mouvements, au ralenti. J'avais l'impression d'être tout à coup quelques centimètres au dessus de mon siège, de tanguer comme un bateau qui rentre au port par grand vent de travers. Puis la voiture se mit à tourner sur elle-même m'entraînant dans son sillage.

Où pouvait bien être passé cet agen... et cette soif qui commençait à m'assécher la gorge... j'avais une bouteille d'eau par ici non ? Si, si dans la portière là... il faut que je la trouve... il faudrait que ça s'arrête de tourner. Il faut que quelqu'un vienne, quelqu'un de bien, quelqu'un qui m'emporterait loin, là-bas, sur une colline...

L'herbe se mélangeait aux restes du pare brise, au bruit des voitures un peu plus haut, au froid de la nuit... les couleurs s'entrechoquaient dans le faisceau des phares... rien... plus rien...Et je sombrais à nouveau dans un demi-sommeil peuplé de rêves étranges.

Un petit animal s'approchait de moi en me fixant du regard, une hermine ou quelque chose comme ça. J'étais paralysé, je ne pouvais faire aucun mouvement et aucun son ne sortait de ma bouche pétrifiée. Plus l'animal s'approchait, plus il grandissait, les pattes avant levées comme pour me saisir, il grandissait encore jusqu'à remplir tout mon champ de vision. Et au moment où il allait finalement m'attraper, énorme, écrasant, à travers le pare brise de ma voiture flambant neuve, il prenait le visage déformé d'un collègue de travail et éclatait d'un rire sardonique, effrayant. Je tentais de hurler...J'ouvris brutalement les yeux, le visage baigné de sueur. La douleur était là de nouveau, violente à présent, mélangée à l'intense sensation de soif.

Personne n'avait dû voir l'accident et dans la nuit, en contre-bas j'avais peu de chance d'être aperçu. Il fallait que je trouve un moyen de prévenir quelqu'un... Je suis un mauvais utilisateur de téléphone portable, un utilisateur par obligation. Mon GSM est le plus souvent éteint ou au fond d'un sac. C'est ce qui explique probablement que je n'y ai pas pensé plus tôt... J'ai fouillé fébrilement dans ma veste, espérant qu'il ne serait pas déchargé. J'ai soulevé le clapet et il s'est allumé ! J'ai composé lentement le numéro de la maison, en me trompant à plusieurs reprises. Finalement une sonnerie s'est fait entendre puis aussitôt la musique d'accueil de mon opérateur et un message pour me dire que mon compte était épuisé et que pour recharger je devais composer... Je laissais retomber le portable, désespéré et épuisé par les efforts que j'avais dû faire... Il me restait une chance, un numéro... j'ai réuni mes dernières forces et tapé 1 et 5 sur le clavier, j'ai envoyé l'appel puis enfoncée la touche mains libres avant de laisser tomber le téléphone à nouveau près de moi... Je respirais de plus en plus difficilement, la poitrine traversée à chaque inspiration d'une douleur fulgurante, j'avais des tâches noirs devant les yeux, il ne fallait pas que je perde connaissance... Une seule sonnerie et une voix se fit entendre :


  • Le SAMU bonsoir...


J'aurais voulu crier à l'aide, tout expliquer en même temps, vite, tout de suite... mais tout s'embrouillait dans ma tête, je ne trouvais pas les mots et je me sentais de plus en plus vide et froid.



  • Au secou...aidez moi...


  • Allo ? Où êtes-vous, Monsieur? Vous m'entendez ?


Un long silence... la permanencière du SAMU savait que la communication n'était pas coupée, son écran le lui indiquait clairement et puis elle entendait la respiration haletante, difficile, à l'autre bout du fil. Elle vérifia tout de même la position de son casque, jeta un oeil sur tous les indicateurs de son ordinateur, s'assura que le niveau sonore était au maximum puis elle nota le numéro d'appel qui apparaissait sur son écran. En une fraction de seconde elle l'identifia, par habitude... elle vérifia quand même pour être sûre :


  • Léo ? C'est toi ?


  • Léo, est-ce que c'est toi ?


  • Oui, vo...us m'entendez ? Venez... vite...


La voix dans le casque était faible presque inaudible, la permanencière tendit l'oreille en demandant d'un geste le silence autour d'elle.


  • Léo, tu es où ?


  • Sur la route, un champ, j'ai eu... - suivit un long silence puis la voix de Léo reprit vacillante - ... un accid...ent... respirer...


  • Léo, écoutes moi, on s'occupe de toi, reste au téléphone, je te reprends tout de suite.


Aussitôt la permanencière avait basculé la communication sur le haut-parleur et fait signe au médecin régulateur de venir près d'elle. Pour déclencher les secours elle devait savoir où se trouvait Léo :


  • Léo, est-ce que tu peux me dire où tu es exactement ?


  • sur la quatre-voies... Dinan... vers la maison... avant la Rance... j'ai soif.


  • Ok Léo, on vient te chercher, je reste avec toi, où est-ce que tu as mal ?


A côté de Lucille, le médecin régulateur venait de déclencher la gendarmerie, les sapeurs-pompiers et une équipe du SAMU. Il allait falloir chercher l'endroit exact. D'après la voix de Léo le temps était compté, il semblait gravement touché.

    -Dans la poitrine – dit Léo faiblement – c'est de plus en plus dur pour respirer... je me sens de plus en plus fatigué... envie de dormir... probablement une hémorragie... je serais...en retard demain... désolé – il émit un léger rire.


  • -On est tous là, avec toi Léo, tiens bon, parle moi encore...


  • -Tu sais, c'est drôle comme tout est calme... - un long silence – j'aurais voulu parler à Marie, aux enfants... pas partir comme ça... je voulais être avec eux, ce soir, c'était l'anniversaire de... - il se tut à nouveau.


  • -Léo, ça va aller, on vient te chercher, tu entends, accroche toi.


Par radio, ils entendaient dans la salle de régulation les messages des pompiers qui cherchaient la voiture de Léo sans la trouver. La gendarmerie les avait rappelés pour demander des précisions sur le lieu... et l'équipe du SAMU était encore à quelques kilomètres de l'endroit présumé. Le temps semblait très long, inévitablement long...

Léo avait de plus en plus froid. Il avait les yeux mouillés. Comme s'il avait senti qu'il pouvait ne pas revenir de ce voyage là et comme s'il se préparait au pire, à l'exil. Il réunit ses dernières forces et reprit :


  • -Lucille, vous enregistrez ?


  • -Oui léo, tu sais bien, tout...


  • -Alors tu leur feras écouter la bande, promets moi...à Marie et aux enfants. Promets moi Lucille, s'il te plait, je veux leur parler une dernière fois, juste au cas où...


Lucille avait les yeux qui se brouillaient, dans la salle de régulation tous se taisaient.


  • -Arrête Léo, tu vas t'en sortir !


  • -J'entends la sirène des pompiers Lucille... j'ai froid, promets moi...


  • -C'est promis Léo, c'est promis, mais tu vas revenir...


Quelqu'un s'était précipité sur la radio pour prévenir les pompiers qu'ils étaient tout près et que Léo entendait leur sirène.


  • -Merci Lucille... Marie, c'est moi, je sais que... si tu écoutes cette bande c'est que je suis resté là-bas... J'aurais voulu être à son anniversaire...tu sais, il va m'en vouloir... il faut que tu leur expliques... aux enfants... je ne vous oublie pas... je vous aime... J'ai peur Marie... je ferme les yeux et j'imagine que...je te prends la main... tu es là près de moi et c'est...


Sa voix s'éteignait peu à peu, vacillant comme la dernière flamme d'une bougie.



  • -Je suis près de vous... les enfants, je reste...


Puis la voix s'éteignit complètement. La tension était à son paroxysme en salle de régulation, les gorges nouées. Dans le haut-parleur, ils entendaient des bruits, des voix, des pas et des tôles qu'on plie.


La radio laissa échapper un message des pompiers...

  • -CODIS de VSAB Chateauneuf, nous avons trouvé la voiture, une victime en arrêt cardio respiratoire... je répète victime en arrêt cardio respiratoire... demandons le SMUR sur les lieux, engageons la désincarcération et poursuivons la reconnaissance.


  • -Reçu VSAB Chateauneuf pour CODIS, le SMUR est engagé.


Déjà Léo était loin... jamais il ne pourrait revenir vers toutes ces lumières en bas, trop loin, trop dure. Il ne sentait plus de douleur, il se laissait porter, au coeur l'ultime morsure de l'abandon, de ne jamais plus serrer dans ses bras ces bouts de vie, ces rires, ces éclats, les siens... les yeux lavés de ce sel qu'il avait tant goûté, il disparu sans que personne ne le voit...

Autour de la voiture, les pompiers et l'équipe de réanimation s'affairaient avec acharnement, désespoir. C'est plus cruel encore quand on se ressemble. Les lumières des gyrophares brûlaient les yeux. Les cris, les ordres précipités, l'odeur des groupes électrogènes envahissaient cet espace là. Bientôt ils devraient accepter la redoutable évidence... et retourner.

Je voulais être à l'anniversaire de mon fils, ce jour-là, ne pas le manquer, soulager cette culpabilité de ne jamais avoir été présent quand il le fallait, ou peut-être simplement d'avoir manqué chaque jour un peu des moments importants...


Publié dans histoires et nouvelles

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