De loin...

Publié le par Alex Owl

De loin...

       Pour ne pas faire de bruit lorsque je me relèverai, je marcherai sur la pointe des pieds, doucement, effleurant le parquet. Mes enfants n'en sauront rien, ma femme se tournera simplement dans le lit, juste frôlée par la brise de mon passage. J'irai m'asseoir près de l'âtre éteint. Et de là j'écouterai le froid de l'hiver arrivé qui recouvre les arbres, le givre et le silence de la nuit. Je remonterai le col de mon pull comme un infranchissable rempart et je m'assoupirai encore dans le fauteuil rouge de notre journée heureuse.

C'est là que je rêverai à cette histoire extraordinaire. Celle que racontait nos anciens, l'histoire d'une fête mémorable qui eu lieu dans la lande du pays du Nord.

Ma perception du salon se mélangera peu à peu avec les effluves passés des rondes endiablées de danseurs étranges. Ils tournaient encore et encore sur des musiques fortes et rythmées. Frôlant des murs entiers d'enceintes acoustiques poussées jusqu'à leur seuil de rupture. Des fumées étranges parcouraient les assemblées regroupées dans le froid et l'humidité autour de braseros portés à incandescence.

Dans mon demi sommeil, je tremblerai un peu à la seule évocation du froid, juste tenu à distance par ces feux de fortune et par l'agitation des corps épuisés. La nuit, dehors, se peuplera de sons inattendus, de lumières et d'ombres dansantes, derrière le col de mon pull de laine je sourirai, habité du sentiment rassurant d'être protégé de tout cela, d'observer à distance, de voir sans être vu. Et alors je les verrai...

Les danseurs s'agitaient de mouvements convulsifs des épaules et des jambes, les bras balancés  comme des poids morts, abandonnés. En lignes successives, ils s'approchaient mécaniquement du mur sonore dont les basses faisaient trembler les corps. Ils passaient alors un moment en étrange conciliabule agité avec les enceintes, le visage à quelques centimètres d'elles, et repartaient à l'arrière pour laisser la place à d'autres avant de revenir.

Vague après vague, en un mouvement perpétuel, ils se relayaient dans cette extraordinaire conversation avec le son. Parfois l'un ou l'autre s'écroulait d'épuisement ou vaincu momentanément par des potions hallucinogènes puissantes, et restait là, sur le sol, tandis que la danse continuait.

La même scène se déroulait devant des dizaines de murs grondant, à travers la lande. Des milliers de danseurs s'agitaient par gestes saccadés. Dans cette mélopée titanesque, tous étaient enveloppés du même rythme puissant de battements cardiaques, au coeur d'une matrice originelle extraordinaire.

Une immense transe avait emporté la lande du Nord et ses drôles de danseurs fous, et menaçait les improbables passants qui s'y seraient aventurés.

Rien ne semblait pouvoir stopper cette gwerz endiablée qu'on pouvait entendre à des kilomètres à la ronde et les habitants de la région s'étaient enfermés chez eux derrière portes et volets, de peur sans doute, d'être eux aussi emportés.

On dit que ceux qui traversèrent la lande durant ces nuits mémorables, passants imprudents, ne revinrent jamais tout à fait de ce voyage. On les retrouva quelques jours plus tard, errants au milieu des genêts et des ronces, les yeux hagards, perdus pour longtemps dans un dédale qu'ils étaient les seuls à percevoir.

 

Le curé fut de ceux là, revenant d'une réunion paroissiale dans un hameau voisin. Au moment où, sur le chemin, il entendit les bruits de la fête à travers la vitre ouverte de sa voiture, il était déjà trop tard. Il fut happé et passa trois jours et trois nuits à danser, comme ensorcelé, et au sortir de ce kan ha diskan infernal, il ne retrouva plus jamais vraiment la raison. Il resta au village, on lui fit une place à la MAPA, bien avant l'âge de la retraite. Certains disent, à travers le pays, qu'on peut le voir les soirs de brume tourner autour de l'église et du monument aux morts, en d'incessants cercles rythmés par une folle gavotte, qu'il fredonne dans sa barbe...

 

Quoiqu'il en soit, à l'époque, au matin de la troisième nuit, le silence se fit enfin et la rumeur courut à travers le pays que le diable avait quitté la lande du Nord. Les volets s'ouvrirent de nouveau puis les portes des maisons. C'était un matin ensoleillé, le ciel semblait lavé comme après une tempête.

 

Tristan Leguennec, à genoux au milieu de son pré de la lande basse, la tête dans les mains, pleurait. Et si vous vous étiez approché à cet instant, vous auriez pu l'entendre gémir après ses terres dévastées, ses champs tristement labourés, piétinés, qui ne donneraient plus avant deux ou trois ans. Il était endetté du mois d'août jusqu'au mois d'août et cette fois tout était joué, il ne pourrait pas payer ses traites. Sa ferme serait vendue et lui et sa famille se retrouveraient à la rue. Tout ce travail qu'il avait accompli depuis des années avait été anéanti en trois jours et trois nuits.

 

Autour de lui, la terre mise à nue s'étendait à perte de vue. De là où avait eu lieu « l'événement » comme tous l'appelleraient plus tard, avait disparu toute trace de végétation. Seule restait la terre brune, détrempée, plantée en rangs serrés de canettes de bière vides, de mégots, de téléphones portables perdus, dont certains sonnaient encore par intermittence, de chaussures abandonnées dans l'épaisseur de la boue, de papiers gras et de vêtements orphelins.

 

Une seule certitude subsistait après les événements, on ne reverrait pas pousser avant longtemps dans cette terre là, le moindre épi de blé ou de maïs.

 

Et pendant que Tristan pleurait sur ses récoltes perdues et ses champs, une jeune femme s'approcha de lui, tandis qu'un homme visiblement plus âgé restait en retrait, une caméra à l'épaule.


Elle était vêtue de manière étrange, d'un imperméable noir, d'un chapeau couleur d'automne et de bottes de caoutchouc. Une sorte de marin au féminin, égarée au milieu d'un océan de boue venait accoster Tristan  Leguennec. Lui était occupé à dégager un mulot prisonnier sous une canette de bière encore à moitié pleine tout en reniflant et en ravalant ses larmes amères, il ne la vit pas approcher et sursauta lorsqu'elle lui adressa la parole.

 

–         Bonjour Monsieur Leguennec, on m'a dit que je vous trouverais ici.

Elle lui tendit la main.

 

–         Je suis Morgane Lafée, animatrice à la télévision, je sais ce qui vous est arrivé et plus encore, je sais ce qui a dévasté vos terres de la Lande Basse et de la lande du Nord.

 

–         Vous savez, vous savez... il faudrait que vous soyez plus qu'une simple journaliste pour savoir réellement ce qui s'est passé là ces trois derniers jours - Il se mettait presque en colère - Personnes ne sait ce que c'était, mais ça a été terrible et moi, tel que vous me voyez, je suis ruiné, foutu... sa voix s'éteignit peu à peu et il se remit à gémir.

 

Pendant que l'homme à l'entrée du champ continuait visiblement à filmer, la jeune femme repris :

 

–         J'aimerais vous interviewer Monsieur Leguennec et même, si vous acceptez qu'on vous filme, j'ai peut-être une solution à vous proposer... Mais à une condition...

 

Tristan regarda l'intrus droit dans les yeux, se releva et lui répondit :

 

–         Quelle solution et à quoi ? Vous ne voyez pas que vous me déranger, laissez moi maintenant.

 

Et il leur fit signe de s'en aller en leur montrant la route d'un mouvement de la tête.

 

- Monsieur Leguennec, reprit la jeune femme étrange, je sais que vos champs ont été détruits, je sais que vous êtes ruiné, et je peux vous aider !

 

–         Vous en savez des choses... et comment pourriez vous m'aider ? demanda Tristan intrigué mais méfiant.

 

–         Et bien voilà, ce que je vais vous dire va vous paraître étrange mais il va se passer quelque chose de bizarre demain ici même, une chose qui ne se produit qu'une fois tous les sept cents soixante dix sept ans, le soir de Noël, lorsque au solstice d'hiver, le soleil croise l'équateur en même temps que la comète de Hyakutake... Je sais cela paraît délirant mais les phénomènes de ces trois derniers jours étaient les prémices de ce qui va se passer...

 

–         Quoi donc, qu'est ce qui va se passer, qu'est-ce qui peut bien encore arriver ? Tristan était de plus en plus méfiant et aussi de plus en plus intrigué. On n’allait pas lui faire le coup de la comète comme ça, c'était un peu gros.

 

–         Vous voulez savoir ? dit-elle simplement.

 

–         Bon et alors, qu'est-ce qui est censé se passer demain soir ?

 

–         Vous devez d'abord accepter que nous vous filmions à partir de maintenant et jusqu'à demain minuit, si ce que j'ai à dire vous intéresse. Et aussi accepté de laissé ma chaîne seule détentrice des droits sur ces images. Je vous promets que vous ne le regretterez pas, cela risque même de vous tirer d'affaire.

 

–         Dites toujours, on verra ensuite pour les promesses et les engagements.


–         Bon, voilà ! Vous avez entendu parler de la légende des pierres levées de la lande basse ?

 

–         Oui bien sûr, tout le monde la connaît par ici.

 

–         Et bien, tenez vous bien, ce n'est pas seulement une légende. Les menhirs de la lande basse vont bel et bien sortir de leur trou demain à minuit, soir de Noël, pour aller danser au dessus de la rivière. Et au douzième coup de minuit, ils regagneront leur trou. La différence entre la réalité et la légende est que cela n'arrive pas tous les ans à Noël comme on le dit mais seulement une fois tous les 777 ans... et c'est demain soir !

 

–         Attendez, attendez, vous êtes en train de me dire que des grosses pierres vont s'envoler toute seules, aller faire un pas de deux au dessus de la rivière en contrebas, et revenir se poser à leur place pour 777 ans avant de ressentir à nouveau l'envie de danser. Dites, vous me prenez pour un imbécile ? On est en direct ? C'est un gag ?

 

–         Oui, c'est ce que j'essaie de vous dire, et non ce n'est pas un gag ! Je sais que ça paraît... disons surprenant mais nous avons retrouvée les traces écrites des trois derniers voyages des pierres de la lande basse. Et le plus beau c'est que ces manuscrits confirment la légende sur un autre point. Il y aurait bel et bien des richesses cachées sous la plus grosse des pierres et celui qui saurait se glisser dans le trou pendant qu'elle danse pourrait avant le douzième coup de minuit en ressortir plus riche que tout ce qui est imaginable.

 

–         Et ...?

 

–         Ben rien, il faut juste penser à ressortir avant le douzième coup de minuit. Les pierres reviennent, d'après nos sources, très vite à leur place et il ne faudrait pas se laisser prendre car personne ne peut en réchapper une fois dessous.

 

–         Pourquoi vous me dites tout ça à moi ?

 

–         Parce que vous êtes le propriétaire du champ et donc des menhirs, parce que vous êtes désespéré et ruiné, par ce que vous êtes courageux, tout le monde le dit par ici et parce que j'espère bien que vous irez demain soir et pouvoir filmer pour faire un scoop ! C'est assez pour vous ? Alors vous signez ?

 

–         Et s'il ne se passe rien demain soir ?

 

–         Et ben on rentrera chacun chez soi fêter Noël ! Voilà tout !

 

Tristan était pourtant un homme raisonnable, cartésien. Mais la perspective de sauver son exploitation et sa famille de la ruine, l'idée que la légende puisse être vraie et qu'il soit le gardien de pierres magiques, tout cela commençait à s'embrouiller dans sa tête. Finalement il se prit au jeu, n'ayant plus rien à perdre, il décida d'y aller voir. Il aurait pu y aller seul et laisser là Lafée et son caméraman. Mais ce n'était pas rassurant, en cas de pépin... et embarquer quelqu'un d'autre dans une telle histoire semblait difficile, qui y croirait... enfin bref, il accepta le marché de l'animatrice.

 

Ils se séparèrent en se donnant rendez-vous le lendemain, 24 décembre au soir, un peu avant minuit. Elle lui fit promettre de n'en parler à personne d'ici là car elle voulait préserver son scoop.

 

C'est ainsi que Tristan Leguennec quitta son champ ce jour là pour se rendre chez lui, moins triste qu'il y était entré. Il devait faire quelques préparatifs pour le lendemain et en particulier trouver un grand sac de toile qui puisse contenir ce qu'il trouverait sous le menhir. Il se hâta.

Le lendemain soir, 24 décembre, un peu avant minuit, Tristan était là, debout près des pierres levées de la lande basse. Il vit arriver Morgane Lafée et l'homme à la caméra à l'autre bout du champ. Elle se dirigea vers lui, lui tendit la main et sans le laisser parler enchaîna aussitôt :

 

–         Bon, il va falloir faire vite, c'est dans douze minutes, nous allons attendre derrière le rocher là-bas. Le plus gros menhir, c'est celui là - Elle lui montrait une pierre levée que Tristan connaissait bien - La caméra sera placée là-bas et moi je resterai en arrière. Lorsque les pierres commenceront à s'élever, vous pourrez vous précipiter vers le trou et plonger dedans. Ensuite, à vous de jouer... tout ce que vous ramasserez sera pour vous, nous nous contenterons des images. Vous avez un sac ?

 

Tristan lui montra le sac de toile qu'il avait à la main.

 

–         Très bien. Nous sommes prêts, tout est en place...

 

L'homme à la caméra avait rejoint sa position, tous attendaient que la cloche du village sonne le premier coup de minuit. Il faisait un froid sec et piquant, Tristan était de plus en plus inquiet. Il se demandait s'il avait pris la bonne décision, s'il n'allait pas le regretter. De toute manière, les pierres n'allaient certainement pas s'envoler et chacun rentrerait chez soi dans quelques minutes.

 

Tout cela était décidément ridicule pensait-il lorsque le premier coup de minuit résonna au loin... Il retînt son souffle un quart de seconde, Lafée arborait un sourire énigmatique, elle le regardait... et soudain le sol se mit à trembler d’abord lentement puis de plus en plus vite. Un grondement monta de sous leurs pieds et devant les yeux de Tristan, en cette nuit de Noël, aussi incroyable que cela puisse paraître, une à une, les pierres levées de la lande basse s'élevèrent au dessus du sol en un vol lourd et incertain, comme des oiseaux ankylosés.

 

Lafée se mit à crier pour couvrir le grondement :

 

–         Maintenant Monsieur Leguennec, maintenant, foncez !


Le regard halluciné, poussé par une force incompréhensible, Tristan se mit à courir, son sac à la main, et se jeta dans le trou laissé par la plus grosse pierre. Le second coup de minuit résonnait déjà à la cloche du village.

 

A ce moment, il disparut de la vue de Lafée et de l'homme à la caméra. Mais alors qu'ils couraient pour se rapprocher du trou, ils entendirent Tristan hurler. Ils se précipitèrent de plus belle. Et d'en haut, ils virent Tristan Leguennec, assis au milieu de mille pierres précieuses et de monceaux d'or en pépites, brassant toute cette fortune des deux bras, en faisant de grands moulinets et en hurlant de joie.

 

–         Riche, je suis riche !!! Yahooooooo !!

 

Et pour accompagner ses cris, retentit au loin le troisième coup de minuit...

 

L'homme à la caméra s'était remis à filmer. Morgane Lafée fit un pas en arrière et dit simplement en direction du trou :

 

–         Vous n'avez pas beaucoup de temps Monsieur Leguennec.

 

Puis elle se tourna vers l'homme à la caméra qui la fixait de son engin et s'adressa à l'objectif  alors que résonnait la cloche pour la quatrième fois dans la nuit et que Tristan ne pouvait entendre ce qu'elle disait :

 

–         Combien de toute cette richesse, notre candidat sera t-il capable d'emporter ? Aura t-il suffisamment de sang froid pour ressortir du trou avant le douzième coup de minuit... sera-t-il le premier de nos candidats à parvenir à sortir du trou avant le retour du menhir ? Cher public, vous êtes sur « TV-incredible », ne changez pas de chaîne, retournons ensemble, si vous le voulez bien, près de notre héros du jour !

 

Et la cloche lança son cinquième appel à travers la lande.


L'homme à la caméra fit un demi-tour et se remit à filmer Tristan. Celui-ci s'activait énergiquement. Il remplissait à pleines poignées le sac de toile, de tous les trésors qu'il pouvait trouver. Son visage était rouge, il suait à grosses gouttes, respirait rapidement. Rien ne semblait pouvoir le détourner de son travail, il était comme hypnotisé par le reflet des saphirs et des diamants.


Il n'entendit pas le sixième coup de minuit battre la campagne.


Régulièrement il soupesait le sac comme pour s'assurer que tout cela était bien réel, les yeux écarquillés.


On entendit à nouveau Lafée, en voix off :


- Notre candidat semble parfaitement préparé, regarder le soupeser son sac à intervalles réguliers, probablement pour être sûr de pouvoir le porter lorsqu'il faudra sortir du trou en une fraction de seconde. Il semble avoir tout prévu, doté d'une technique éprouvée, il s'apprête peut-être à être notre premier gagnant depuis plus de deux mille ans, en tout cas c'est ce que nous lui souhaitons !


Pour la septième fois, la cloche de l'église se fit entendre. Plus bas, au dessus de la rivière, les pierres levées dansaient à quelques mètres de l'eau, dans un grondement continuel. Elles tournaient, légères à présent, comme emportées par une rafale et soulevant l'eau à leur passage.


Tristan continuait à ramasser les trésors dans lesquels il nageait. Il n'avait qu'à se baisser. C'était si facile, son sac se remplissait à vue d'oeil. Ses mains tremblaient à présent, fébriles, des pierres lui échappaient de temps en temps. Il devait s'y reprendre à plusieurs fois.


L'homme à la caméra ne le lâchait pas. Il suivait ses mouvements en gros plans, observait les pierres précieuses glisser dans ses mains, disparaître dans le sac...


Le grondement des pierres levées, emportées par leur ronde de géants faillit couvrir le huitième coup de minuit lorsqu'il sonna au loin.


La lune se mit de la partie, sortant ronde et pleine de derrière un nuage. Elle ressemblait à un immense projecteur illuminant la scène qui se déroulait dans la lande basse. Morgane Lafée s'éclaircit la voix et reprit :

- C'est une nuit extraordinaire pour tenter de remporter la victoire, ce que fait en ce moment Tristan Leguennec avec beaucoup d'aisance. C'est tout simplement remarquable. Il faut le voir faire des gestes mesurés, précis, pour perdre le moins de temps possible. Quelle maîtrise de soi ! Bravo Tristan et dans quelques instant maintenant le dénouement. Sera t-il notre heureux gagnant ? Vous pouvez encore voter pour ou contre le fait que Tristan ressorte du trou, directement par SMS ou bien par internet, le numéro et l'adresse apparaissent en ce moment sur votre l'écran.

Le neuvième coup de minuit sonna, plus fort que les autres, comme pour marquer le début du dernier quart temps. Mais sans doute était-ce dû à un changement de sens du vent qui portait le son venant du village. Sans tout ce brouhaha ni ce charivari au dessus de la rivière, sans la tension entretenue par Lafée derrière son micro, on aurait pu sentir dans le froid de la nuit, l'odeur d'humus frais monter du fond du trou où se trouvait Tristan.

Il ramassait toujours plus d'émeraudes, de rubis, de pépites d'or. Mais alors qu'il saisissait un gros diamant  il vit de drôles d'ossements sur le côté. Il n'y avait pas fait attention jusque là. Il s'arrêta brutalement, fixant les os. Il n'était pas spécialiste mais il n'avait pas besoin d'avoir étudié longuement pour reconnaître un squelette humain.

Sinistre, le dixième coup de minuit résonna au clocher de l'église de son village.

En s'approchant davantage il vit que d'autres ossements s'étalaient à côté des premiers, plusieurs squelettes, pas tous entiers. Certains avaient encore des restes de cheveux sur le crâne, quelques dents... A ce moment, Tristan sembla tiré de sa transe et il entendit la voix de Morgane Lafée, là-haut au dessus de sa tête, hors du trou :

- Il semble, cher public, que notre candidat ait fait la connaissance de ses prédécesseurs et que cela lui fasse perdre ses moyens alors qu'il était si près du but ! Espérons qu’il se reprenne très vite, la fin de la partie est proche.


Le onzième coup de minuit vint se mêler à la voix de Lafée et à la confusion qui régnait dans la tête de Tristan. Il n'avait pas compté mais il était peut-être encore temps. Il saisit le sac de toile gonflé de trésors et voulu s'élancer vers la sortie... mais le sac était bizarrement devenu trop lourd et le retint cloué au fond du trou. Très vite Tristan l'ouvrit et entreprit d'en vider une partie, il avait les mains moites et tremblantes, son coeur battait de plus en plus vite. La peur, glacée, le submergeait.


En même temps que le douzième coup de minuit résonnait, le grondement venant de la rivière devint assourdissant et en une fraction de seconde, avant que Tristan ait pu tenter de s'échapper, acceptant enfin d'abandonner son sac, les pierres levées reprirent leur place. La terre trembla une dernière fois puis le silence retomba sur la lande basse.


Tristan était pris au piège sous le plus gros des menhirs.

Publié dans histoires et nouvelles

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