Elle devait mourir ce jour là

Publié le par Alex Owl

    Elle devait mourir ce jour là, dans son salon, pas très loin de sa famille… Mais elle ne partait pas sans dire au revoir.

    Lorsque sa belle-mère, une petite femme frêle et dépressive, l’a trouvée au milieu du salon, elle soufflait encore son au revoir.

    Lorsque son mari l’a portée sur leur lit, dans la chambre étroite, elle soufflait toujours bruyamment, et il a pensé qu’elle dormait.

    Quelques minutes longues et irréversibles durant lesquelles ils l’ont observée, peu à peu inquiets. Et puis elle a semblé plus pâle, moins vivante. Son mari a pris son poignet droit entre ses doigts sans sentir ce petit battement ténu qui rassure habituellement sur l’éternité de ceux qu’on aime. C’est a ce moment qu’il nous a finalement appelés, acceptant enfin d’envisager le pire.

    Nous c’est le centre 15, une équipe d’Aide Médicale Urgente. Tous habillés de blancs et près à tout pour faire reculer le pire, justement… sur le qui-vive et prompts à prendre la route à bord de nos machines.

    Au téléphone, il nous a fait part de ses craintes grandissantes, l’angoisse ne le submergeait pas encore, il avait foi en la volonté de vivre de sa femme, en l’évidence de l’immortalité de son bonheur, il avait foi, au besoin, en nous et en notre toute puissance !

     Nous sommes venus par la route, aussi vite que possible et plus encore. Dix minutes interminables… interminables pour lui qui attendait les secours et interminables pour nous qui imaginions le pire et nous y préparions. Dans le véhicule lancé à 180 Kilomètres heure sur la voie rapide je distribuais les rôles et le matériel puis je laissais chacun à ses pensées et à son stress.

    Les pompiers étaient déjà à l’œuvre lorsque nous sommes entrés dans la chambre.

    Elle, elle dormait tranquillement étendue, là où on l’avait posée, sur le sol, soumise à tout les traitements que nous nous préparions à lui faire subir. Le SAMU était là et tout allait à présent bien se passer…

    Elle était pâle et j’aurais tant voulu lui apporter de la couleur… elle était inerte et j’aurais tant voulu lui rendre le mouvement qui avait fait sa grâce, avait charmé l’homme de sa vie… ses yeux étaient éteints et nous tentions de les rallumer.

    Nous sommes des chasseurs d’Ankou, des allumeurs de regards éteints, des chevaliers de l’impossible modernité. Nous croyons en nous et le reste du monde nous espère lorsque frappe la faucheuse. Notre force est notre courte mémoire et notre foi indéboulonnable en notre technique. Si nous avions de la mémoire, nous ne commencerions même pas la réanimation dans la plupart des histoires dans lesquelles nous nous introduisons le temps d’un drame irréparable. La perte brutale et inattendue d’un être indispensable, de l’essence de nos jours. La perte de cela même dont nous sommes persuadés ne pas pouvoir nous passer, l’absolue nécessité orpheline à tout jamais, l’abandon total, l’inacceptable.

    Et puis nous passons, le temps d’un espoir. Tous sont pendus à nos gestes, à notre ésotérique rituel réanimatoire. Ils ne comprennent pas nos gestes, la famille, les non initiés dont le bonheur est entre nos mains expertes, mais seulement qu’ils sont importants, qu’il ne faut pas les déranger, que tout se joue, tout peut basculer d’un côté ou de l’autre, du moins ils l’espèrent en secret.

    Nous, nous engageons la réanimation, nous savons déjà que les chances sont infimes de voir reparaître la vie dans ce corps abandonné. Mais nous jouons notre rôle, écrit de longue date et qu’il serait indécent de ne pas jouer. Vous vous rendez compte, Madame Pétard, ils n’ont même pas tenter quoi que ce soit pour le sauver…

    La part de nous qui leur ressemble tant espère aussi et nous redoublons d’empressement à disputer cette âme à la faucheuse… mais il faudra se rendre à l’évidence et faire enfin ce pour quoi nous sommes aussi venus, aller parler à la famille, l’homme ou la femme aimé, les enfants désespérés, et leur dire combien nous sommes désolés, leur annoncer qu’ils ont perdu définitivement celui ou celle qui est couché là, qu’elle ne reviendra pas, qu’elle ne leur parlera plus, qu’elle ne les prendra plus dans ses bras… leur annoncer ce qu’ils ne veulent pas entendre, entrer encore par effraction dans leur mémoire et les dépouiller enfin de tout espoir…


- il n’y a plus d’espoir docteur ?

- Non. Plus... c'est fini.


    Nous sommes des voleurs d’espoir, indispensables pilleurs d’avant la tombe. Et qui osera dire qu’il est facile de regarder pleurer la fraîche rosée du deuil sans la prendre dans ses bras. Et qui osera dire qu’il est facile de prendre dans ses bras un parfait inconnu pour le consoler de l’irréparable. Dépouillés de nos raisons, de nos états, de nos missions, de nos titres… nous marchons vers l’autre à l’appel de sa douleur. Et nous nous souvenons enfin de notre humanité, notre seule raison, notre seul titre, notre seul étendard qui résiste au temps du dernier soupir.

 

Alex Owl, décembre 2006


Publié dans histoires et nouvelles

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Michel Bosseaux 19/12/2006 14:44

Bonjour !Votre blog, ainsi que cet article, sont cités dans la sélection du jour sur "Le tour des blogs", consultable à cette adresse : http://www.letourdesblogs.net/article-4955848.html

Alex 18/12/2006 21:41

Merci de ta visite ClaireJ'irais voir demain ton articleSi tout cela est émouvant, ce n'est pas si triste, c'est simplement la vie qui va et vient. Et parfois elle croise notre chemin dans ses mouvements de marnage incessants.

Claire Ogie 18/12/2006 07:27

Cette histoire est émouvante. Et, je suis stupéfaite des effets du hasard quand il nous tombe dessus ! Il se trouve que je viens d'écrire un sujet similaire. Je le mettrais en ligne demain. Je l'ai écrit à la demande de mon fils, il parle d'un élève infirmier, d'un bénévole de la croix rouge et, de se qui l'empêche de dormir la nuit... Merci pour ton passage chez moi. :o) @+

Alex Owl 17/12/2006 23:51

Merci Ninaj'étais justement hier sur ton blog (votre...), j'aime beaucoup aussi, désinvolte, un peu désabusé, plein d'humour et d'auto dérision.

°°Nina°° 17/12/2006 14:13

Superbe texte, qui me rempli d'émotions... C'est interessant pour une fois de voir le point de vue de ceux que l'on considère comme nos (possible) sauveurs dans ces cas là... Pas facile métier que le vôtre, annoncer la mauvaise nouvelle, tenter désespérément de rendre la vie alors que tout espoir est vain, mais parce qu'il faut tout de même essayer... Belle description... Bravo en tout cas pour ce métier qui ne doit pas être facile..